La philatélie, comme beaucoup d’activités qui peuvent provoquer une collection d’art, apparaît soumise actuellement à des influences socio-économiques complexes et contradictoires que nous présenterons brièvement.
De la mort programmée
du courrier ?
Le courrier que reçoit un particulier à la fin du XX ème siècle
n’est affranchi par des timbres que dans la proportion du quart. Le reste est
représenté par des affranchissements mécaniques, ou bien des lettres en port
«payé» ou en «compte avec la poste»: c’est là l’essentiel du courrier
d’entreprise ou du courrier administratif. Quant au courrier privé, il
n’est affranchi le plus souvent qu’avec des timbres dits «courants» du
genre «Marianne». Le courrier et, avec lui, la philatélie sont-ils en train
de disparaître? Téléphone, fax, courrier électronique, tout contribue à
faire disparaître la lettre «classique»: lettre familiale ou lettre
d’affaires, que l’on rédige avec soin, que l’on timbre, que l’on confie
à un facteur, et qu’éventuellement on attend avec impatience ou angoisse.
Les boîtes aux lettres ne sont-elles pas de plus en plus des réceptacles de
publicités où se mêle, parfois, une missive de l’administration fiscale en
«affranchissement informatique»? On peut regretter, comme le font les
sociologues, la disparition programmée du lien écrit, réfléchi, signifiant,
lettre intime que l’on garde précieusement ou message littéraire destiné à
être lu en public ou à circuler dans un cercle d’intimes. Un véritable cérémonial
social comportant ses règles, ses coutumes comme le choix du papier ou de
l’enveloppe: les amoureux de la Belle Époque utilisaient par exemple des
enveloppes décorées dites «valentines» et l’emplacement du timbre répondait
à une codification secrète! Ce moment important de la vie quotidienne est
largement évoqué par la littérature, la peinture ou le cinéma.
Le fax, dont la confidentialité est tellement difficile à préserver,
et le courrier électronique (e-mail) ne se prêtent ni aux rituels sociaux, ni
au respect de l’orthographe, ni surtout à la sauvegarde du message. Et
pourtant, le courrier personnel professionnel est toujours indispensable, et sa
masse même ne fait qu’augmenter. L’utilisation du timbre, néanmoins,
diminue du fait de nouvelles techniques de transport ou d’affranchissement.
La population des
collectionneurs «classiques» :
Le monde des collectionneurs de timbres tel que l’on peut l’apprécier
par différents critères reste stable ou se tasse légèrement: une dizaine de
milliers pour les clients réguliers des ventes, une vingtaine de milliers pour
les visiteurs du Salon philatélique d’automne, environ 80 000
pour les membres des sociétés philatéliques fédérées au sein d’une fédération
nationale, etc. Cette population reste à 90% masculine et
tend à vieillir. Les jeunes s’intéressent toujours à la philatélie,
mais les pressions professionnelles et la facilité d’accès à de nombreux
loisirs éloignent les adultes de ce passe-temps. En revanche, la retraite ou la
préretraite conduisent souvent à un retour à des activités de loisirs plus
calmes, dans le cadre d’une vie associative bien organisée. L’élévation générale
du niveau d’études, le goût de l’histoire vont de pair avec le développement
de l’histoire postale et de la collection de lettres et documents. À
l’inverse, d’autres esprits peuvent s’épanouir dans la collection thématique
qui procède essentiellement par association d’idées et constitue une
occasion unique de constituer une «somme» personnelle sur n’importe quel
sujet.
Le poids de la crise
économique actuelle :
La crise économique limite bien sûr les dépenses en philatélie comme
dans l’ensemble du marché de l’art. Mais elle ne peut masquer une
augmentation vraie, continue du revenu des Français, de cinq à huit fois
depuis le début du XX ème siècle.
Dans les différentes tempêtes économiques qui ont agité le siècle, le
timbre est toujours apparu comme une bonne valeur refuge, permettant de
surpasser largement l’inflation. C’est ainsi que, de 1900 à 1980, la valeur
du timbre, en général, a augmenté de quatre-vingts fois en francs constants,
mais aussi de vingt à quarante fois en prix dits salariaux. Cela montre assez
l’intérêt d’une collection sur le long terme. Néanmoins, le prix des
timbres petits et moyens a chuté récemment, qu’il s’agisse de la fin
d’une période de spéculation ou encore du résultat inattendu d’une
certaine augmentation du niveau de vie. Le collectionneur moyen, en effet,
dispose d’informations et de possibilités financières auxquelles seuls de
grands bourgeois avaient accès en 1900. Il délaisse les petits timbres tirés
en trop grand nombre et s’intéressera davantage aux grosses pièces, plus
rares, pour lesquelles la demande est toujours aussi vive. La mode est, en ce
moment, à la période dite classique (avant 1900), sous deux formes: en premier
lieu, les timbres neufs, très rares, et qui font l’objet d’un marché
actif; ensuite, les timbres sur lettre et l’histoire postale. Quelle que soit
l’évolution future des correspondances, on peut prédire que les lettres de
la première émission ou qu’un pli par «ballon monté» (guerre de
1870-1871) garderont toujours leur valeur.
L’introduction
de l’EURO :
L’EURO devient monnaie légale dans la plupart des pays de l’Union
européenne en 1999. Les pièces et les billets en EURO doivent apparaître en
2002. Le 1er juillet
2002, le franc ne doit plus exister comme monnaie. Quelles seront les conséquences
pour le philatéliste? Les timbres, comme les pièces et les billets, seront dès
lors émis en EURO. Ils seront valables dans tous les pays d’Europe.
Comporteront-ils pendant quelque temps, comme les pièces, une indication du
pays d’origine? En tout cas, on peut penser que «Post-Europ»,
l’organisation des opérateurs postaux européens, aura le souci
d’harmoniser les différents tarifs de l’Europe entière. Il existe encore,
en effet, des différences de tarifs postaux importants d’un pays de l’Union
à l’autre, différences qui peuvent atteindre 50%.
L’impact
de l’introduction de l’EURO devrait à court terme favoriser le développement
de la philatélie. Le goût de la collection sera relancé par une collectivité
de collectionneurs beaucoup plus large s’intéressant au même produit. On
peut aussi prédire un regain d’intérêt pour la collection nationale en «francs»,
qui apparaîtra comme une collection «fermée» (puisque plus aucun timbre ne
sera émis dans cette monnaie), délivrant l’amateur de l’angoisse de la
collection jamais finie. Enfin, l’usage de l’EURO imposera une homogénéité
des cotes, des estimations, des transactions. Cette mise à niveau des cotations
pour l’ensemble des pays européens s’étendra rapidement au monde entier.
Elle aura pour effet de rétablir une vérité plus objective des cours et de
redresser la confiance dans le timbre ou la lettre comme valeurs de placement
plus facilement négociables dans un grand marché unique. L’organisation forcément
internationale des transactions et des ventes fera bénéficier la France de
l’impact commercial des grandes sociétés étrangères et de l’accès à un
même marché de prestige.
Sources : Encyclopædia Universalis Version 5