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Pays continental et plat, situé à l’est de l’Autriche, dans un espace entouré par les Carpates – espace qu’elle partage avec la Slovaquie, la Transylvanie roumaine, le nord de la Serbie, de la Croatie et de la Slovénie –, la Hongrie est l’un des États les plus anciens du Centre-Est européen. Réduite en 1920 à un tiers de son territoire d’autrefois, elle s’étend sur 93 000 kilomètres carrés, soit un sixième de la France actuelle; en 1993, elle comptait un peu moins de 10,3 millions d’habitants (sa population est en diminution constante depuis le début des années 1980). Le peuple hongrois (« magyar ») appartient, par ses origines et par sa langue, à la famille finno-ougrienne, dont certains groupes habitent toujours l’Oural. Après de longues migrations, pendant lesquelles ils se sont mêlés à des peuplades turques vivant alors sur les steppes au nord de la mer Noire, les ancêtres des Hongrois finirent par se fixer, à la fin du IXe siècle, dans les grandes plaines du bassin pannonien, entre les Germains et les Slaves de l’Ouest d’une part, les Roumains et les Slaves du Sud d’autre part. Ils devaient par la suite recevoir l’apport ethnique de tous ces groupes ainsi que de certains autres peuples ou fragments de peuple propulsés sur leur territoire tantôt par les invasions mongoles (comme les Coumans), tantôt par leur propre dynamisme (Tsiganes et Juifs de Pologne), tantôt par des politiques de colonisation impériale (Saxons et autres Allemands). Le vocabulaire de la langue magyare porte la trace de toutes ces cohabitations et de tous ces métissages. À présent, les magyarophones forment plus de 95 p. 100 de la population du pays, mais de 3 à 4 millions de Magyars vivent aussi dans les pays limitrophes de la Hongrie, principalement en Roumanie (en Transylvanie), en Slovaquie du Sud, en Ukraine subcarpatique et en ex-Yougoslavie (Voïvodine). On estime le nombre des Hongrois dispersés dans le monde occidental (Europe de l’Ouest et Amériques) à 1 million et demi, dont une fraction non négligeable (10 p. 100 ou plus) est de souche juive. Les Hongrois s’étaient convertis au christianisme à la fin du Ier millénaire; cette religion leur était venue de Rome, ce qui les a placés depuis lors dans l’orbite de la culture occidentale. Au XVIe siècle, la Hongrie a massivement participé à la Réforme et, en dépit de certains succès de la Contre-Réforme, une bonne partie de la population est restée calviniste ou luthérienne (30 p. 100, selon les dernières statistiques exhaustives, qui remontent à l’entre-deux-guerres). Avant la guerre, de 5 à 6 p. 100 de la population était de confession israélite; comme en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Roumanie, les juifs étaient particulièrement nombreux dans les villes. C’est ainsi que près du quart des habitants de la capitale (Budapest) étaient, encore au début des années quarante, de religion ou d’origine juives. De la fin du XIXe siècle jusqu’à l’époque des persécutions (qui, en Hongrie, avaient débuté en 1919-1920 pour culminer en 1944 avec l’extermination de plusieurs centaines de milliers de citoyens hongrois d’origine juive), les juifs ont joué un rôle éminent dans la vie intellectuelle hongroise, en particulier dans les courants de modernisation. La Hongrie n’est pas très favorisée par la géographie: elle a un sol fertile mais, pays de plaine (son plus haut sommet dépasse à peine 1 000 m), elle a peu de ressources minérales; pays continental, elle est dépourvue d’accès à la mer (sauf par voie fluviale). Mais surtout, elle appartient à une zone de l’Europe qui, tant par son exposition géographique que par sa multiplicité ethnique, est rarement arrivée à se soustraire à l’influence de ses puissants voisins de l’Ouest ou de l’Est: l’Empire germanique d’un côté, l’Empire ottoman et la puissance russe, de l’autre côté. Écrasée et envahie par les Turcs au début du XVIe siècle, la Hongrie n’a pu se perpétuer comme État que dans le cadre de l’Empire des Habsbourg, ce qui l’a réduite, pendant des siècles, à un statut de colonisé. Associée, plus ou moins à égalité, à l’Autriche dans le cadre de la Double Monarchie (1867-1918), elle n’a pu éviter d’en partager la chute, avec pour conséquence l’amputation des deux tiers de son territoire. Alliée des puissances de l’Axe, elle devait être traitée par l’Union soviétique, à l’issue de la guerre, à la fois en ex-ennemi et en futur satellite. Dans la zone d’influence créée par les Soviétiques en cette partie centrale de l’Europe, les Hongrois seront d’ailleurs les premiers à se révolter les armes à la main en 1956 : mis en échec dans un premier temps, les Soviétiques devront mobiliser toutes leurs ressources pour venir à bout de la révolte hongroise. Une fois de plus, les velléités d’indépendance de la Hongrie seront écrasés par la force mais, trente-deux ans plus tard, en 1989, les Hongrois seront parmi les premiers à rompre avec le système communiste. Du point de vue de son développement (social, économique, technique), la Hongrie se classe dans le groupe des pays « moyennement développés », avec un niveau de vie qui est de 30 à 50 p. 100 inférieur à celui de l’Europe occidentale. Le retard de la Hongrie, en termes de modernité technique, est particulièrement manifeste au niveau des infrastructures (routes, hôpitaux, etc.) et des équipements productifs, alors qu’il est en train de s’atténuer au niveau des biens offerts à la consommation courante. Certes, ce retard est en partie le produit de l’histoire dans la mesure où, jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’économie hongroise, paralysée sous le poids des latifundia improductifs, n’est pas parvenue à se lancer dans une industrialisation de type capitaliste. Comme la plupart des pays du Centre-Est européen, la Hongrie n’a pas disposé d’une bourgeoisie commerçante et industrielle assez forte pour moderniser son économie ainsi que ses institutions politiques. Culturellement brillante, la Hongrie était donc un pays socialement attardé avant de tomber dans la zone d’influence de l’U.R.S.S. L’importation forcée des méthodes soviétiques n’a pas porté remède à ce retard, loin de là. Une réforme agraire radicale, réalisée dès 1945, aurait certes pu jeter les bases d’une économie paysanne prospère, mais la collectivisation – imposée pour des raisons de conformité avec le modèle soviétique – a bientôt recréé aussi bien les latifundia improductifs que les rapports de subordination de type féodal. L’autre volet du développement à la soviétique – la concentration des ressources au profit d’une industrie lourde autochtone, destinée à renforcer l’autarcie technique du bloc soviétique – avait pour résultat d’arracher la Hongrie à la division internationale du travail. En conséquence: tout « industrialisée » qu’elle soit désormais, la Hongrie est complètement déphasée par rapport aux structures modernes de la production; avec la décommunisation, elle ne sait que faire de ses industries vieillies avant d’avoir servi. Au regard de ses institutions politiques et sociales, la Hongrie pendant le communisme n’a pas été très différente de ses voisins. La société hongroise a vécu sous le signe d’un capitalisme d’État dont l’inspiration était marxiste-léniniste, ce qui signifie en pratique que toutes les décisions dépendaient, d’une façon ou d’une autre, du pouvoir politique et que tous les personnels à tous les niveaux étaient nommés (et révoqués) par l’État-parti. Toutefois, en 1968, la planification hongroise a été dans une certaine mesure décentralisée, ce qui faisait que, dans leur activité quotidienne, les entreprises hongroises disposaient d’une plus grande marge d’autonomie que leurs homologues est-européennes (Yougoslavie exceptée). Une autre originalité de la Hongrie était que, après 1956, l’exploitation familiale a pu reprendre ses droits dans le cadre des fermes collectives. Elle vivait en symbiose avec la gestion collective et profitait même de certaines facilités (crédits, équipements) gérées au titre de la collectivité. Ces assouplissements ont mieux préparé la société hongroise au postcommunisme que ne l’étaient ses voisins sans toutefois lui épargner les chocs d’un changement total. 1. Un pays continental Cadre naturel et ressources Les paysages, si souvent décrits, de la Grande Plaine ou Alföld, donnent l’image de la Hongrie traditionnelle. À l’est du Danube s’étend un vaste bassin de subsidence tertiaire, comblé par des formations alluviales et éoliennes quaternaires. Le climat, marqué par la relative faiblesse des précipitations (500 mm par an) et leur irrégularité, annonce celui des steppes de l’Europe orientale. L’aridité exclut la forêt; les sols noirs se forment sur les lœss, mais les placages alcalins s’étendent au fond des dépressions occupées l’hiver par des marais. Dévastée par les Ottomans après la bataille de Mohács (1526), reconquise après le traité de Karlowitz (1699) par les descendants de Magyars réfugiés au nord du pays, de Slaves chassés des Balkans et de populations d’Europe centrale, la Grande Plaine se couvre alors de grands villages au plan en damier, au centre de terroirs à champs assolés où se pratique la culture extensive des céréales: elle devient au XIXe siècle l’un des greniers à blé de l’Europe. Ce n’est qu’avec l’afflux ultérieur de la population que des points d’habitat temporaire et isolé, les tanya deviennent des établissements permanents. Les grands travaux d’aménagement ont apporté de profondes modifications dans l’économie agricole et les structures sociales. Aux pâturages médiocres, rappelant la puszta primitive, qui s’étendent encore sur les dunes de l’interfluve Danube-Tisza et sur les parties sableuses du Nyírség, se sont ajoutées les plantations d’arbres fruitiers et des vignobles dans le premier; de tabac, pommes de terre et tournesol dans le second. Le Hortobágy est passé de l’élevage extensif de buffles, de chevaux, de porcs et d’oies à la culture intensive. Mise en place petit à petit au cours de ce siècle, l’irrigation concernait en 1970 plus de 300 000 hectares: puisées dans les nappes phréatiques ou canalisées à partir de barrages construits en amont de la Tisza dont les crues dévastatrices ont été régularisées, les eaux furent distribuées dans le cadre d’exploitations d’État ou de coopératives qui pratiquaient les cultures maraîchères et fourragères à haut rendement. L’amélioration des sols alcalins par la culture pionnière du riz, la plantation de rideaux protecteurs, le reboisement des pentes, le remembrement des terres et la fondation de villages modèles sont autant d’opérations qui, malgré quelques échecs, ont contribué à transformer la physionomie des paysages. L’implantation de combinats de transformation de produits agricoles, l’extraction du pétrole et du gaz naturel ont permis le réveil d’agglomérations comptant de 20 000 à 50 000 habitants. Au nord-est, Debrecen – ville calviniste par excellence –, capitale culturelle et religieuse de la Grande Plaine approchait les 200 000 habitants en 1980. À l’ouest du Danube, l’ensemble des régions appelées Transdanubie ont été moins modifiées. L’invasion turque et les guerres les ont relativement épargnées; l’évolution plus ancienne d’un peuplement continu a favorisé la dispersion de l’habitat. Le relief introduit de notables différences: au sud, les affluents de la Drave découpent en collines un glacis de dépôts néogènes, dominé par le massif du Mecsek, témoin de l’effondrement pannonien. À l’ouest s’élèvent les derniers massifs des Alpes orientales, Sopron et Kószeg. Au nord, le Kisalföld ou Petite Plaine représente un vaste marécage drainé. Des vallées alluviales confluent dans le plus étendu des lacs d’Europe centrale, le Balaton (600 km2), frangé de vignobles et de vergers, centre de tourisme balnéaire. Partout, le climat plus humide et relativement plus doux l’hiver explique l’extension d’une forêt de hêtres et de chênes que les défrichements ont épargnée sur les versants, les sols pauvres et le fond des vallées. Les transformations engagées dans le régime socialiste ont atteint moins profondément le système de culture et d’élevage traditionnel, les exploitations collectives furent moins étendues que dans la Grande Plaine, la polyculture restant règle, l’irrigation exceptionnelle. De taille moindre, les bourgades restent des marchés agricoles. Les mines de charbon et d’uranium du Mecsek animent une petite région industrielle; Komló, ville nouvelle, se développe auprès de la ville historique de Pécs. On convient d’appeler dorsale montagneuse une série de massifs qui, du sud-ouest au nord-est, relient les Alpes aux Carpates, traversant ainsi en diagonale le nord du bassin pannonien ; la plupart se composent de horsts de roches primaires, de plateaux calcaires ou dolomitiques qui renferment des bauxites, de pointements et de coulées d’origine volcanique; le long des lignes de failles, des éruptions se sont en effet produites à la fin du Tertiaire: les sources thermales attestent encore cette activité. Dans les bassins qui séparent les massifs les uns des autres, des charbons bruns et lignites sont exploités. À l’ouest, le Bakony domine de ses hauteurs boisées le lac Balaton. Le Danube, au centre, incise en un beau défilé le complexe de massifs appelé Dunazug. À l’est, le Mátra atteint les plus hautes altitudes. Un piémont couvert de vignobles le relie à l’Alföld. Dans les vallées et les bassins, des foyers d’industrie sidérurgique et chimique retiennent la population. Les agglomérations urbaines de la dorsale se sont développées en fonction de l’industrie extractive. À l’ouest, les activités dans le comitat de Nógrád et les villes de Tatabánya, Várpalota et Dorog sont fondées sur le charbon, tandis que Ajka, AlmaHsfüzitó sont les centres de la bauxite et de l’alumine. À l’est, le comitat de Borsod concentre les industries chimiques nées du gaz naturel; sa capitale, Miskolc, deuxième ville hongroise, avec plus de 200 000 habitants, est un combinat sidérurgique utilisant les minerais de Rudabánya. Seul minerai rare, le manganèse est exploité à Úrkút. Une vocation agro-industrielle La spécialisation de la Hongrie est déterminée par deux facteurs historiques. Le premier découle de l’éclatement de l’Empire austro-hongrois et de la signature du traité de Versailles, après la Première Guerre mondiale; le second est l’intégration de la Hongrie dans le système socialiste. Après la Première Guerre mondiale, la Hongrie a perdu les deux tiers de son territoire et donc une grande partie de ses ressources en matières premières. Avec son entrée dans la zone d’influence de l’U.R.S.S., elle a développé une stratégie industrielle qui a distendu ses liens économiques traditionnels avec ses voisins, Autriche, Allemagne, Italie, pour s’intégrer au sein du Comecon. La transition postsocialiste, commencée en 1990, la pousse à renouer avec ses partenaires d’antan et à chercher l’intégration dans l’économie européenne. Un traité d’association avec la C.E.E. a été signé en 1991. Sa vocation agricole a été contrariée par plusieurs tentatives d’industrialisation tout au long des cent dernières années. Au cours des années soixante, la Hongrie a créé un puissant secteur agro-industriel qui en fait un concurrent redouté de pays plus développés, comme la France, qui se montre réticente à voir ce pays bénéficier d’avantages commerciaux avec la C.E.E. Après la Seconde Guerre mondiale, le pays va connaître une profonde réorientation de son économie. Le contrôle de l’économie et l’organisation des activités sous l’égide d’une planification impérative vont contribuer à remodeler ses structures économiques. L’accent sera mis sur le développement rapide de l’industrie lourde, jugé prioritaire; l’agriculture sera collectivisée brutalement et les choix industriels tiendront peu compte des ressources disponibles et des possibilités réelles de l’économie. C’est après l’explosion de 1956 qu’on en reviendra à une approche plus réaliste, en tenant compte de la vocation agro-industrielle du pays. L’agriculture hongroise, organisée en fermes d’État et en coopératives, est spécialisée dans la production de blé et de maïs. La Hongrie produit annuellement 34 millions de quintaux de blé et 45 millions de quintaux de maïs, se situant aux niveaux ouest-européen et nord-américain en ce qui concerne les rendements. Parallèlement, les plantes industrielles se sont développées (betterave à sucre, tournesol, fourragères pour le bétail); l’irrigation des terres et l’aménagement des superficies cultivables ont permis d’étendre les cultures maraîchères: oignons, tomates, concombres, piments. La culture de la vigne s’est fortement développée. Certains crus, comme le tokaj (tokay), dont une partie est exportée, sont mondialement reconnus; on cultive la vigne sur la quasi-totalité du territoire. Les combinats vinicoles sont en voie de privatisation. Des repreneurs occidentaux, italiens et français notamment, adaptent ce secteur aux techniques en vigueur à l’Ouest. L’élevage favorise encore la production de viande de porc (823 000 tonnes en 1992, contre 230 000 pour le bœuf, 28 000 pour le mouton, 416 000 pour la volaille). L’agriculture hongroise, un fleuron de l’ancien système socialiste, est aujourd’hui en plein marasme, en raison du démantèlement et de la privatisation des coopératives. La mise en place de quotas par la Communauté européenne limite les possibilités d’exportation. L’industrie hongroise est fortement dépendante de l’extérieur pour ses approvisionnements en ressources naturelles. En 1960, le charbon représentait 80 p. 100 de la production énergétique de la Hongrie. Aujourd’hui, les sources d’énergie se sont différenciées: en 1992, le charbon (toutes qualités) ne représente plus que 18,3 p. 100 contre 34,5 p. 100 pour le pétrole, 29,9 p. 100 pour le gaz naturel, 12,8 p. 100 pour le nucléaire, 2,2 p. 100 pour le bois et 0,2 p. 100 pour l’énergie hydraulique. La production d’énergie d’origine nucléaire, avec l’ouverture de la centrale atomique de Paks, au début des années quatre-vingt, contribue à réduire la dépendance énergétique du pays. Par contre, de nombreuses mines de charbon ont été fermées, et d’autres doivent subir le même sort. La production de charbon n’est plus que de 4,9 millions de tonnes, contre près de 23 millions dans les années quatre-vingt. La production de pétrole atteint 1,8 million de tonnes. La Hongrie doit importer, pour couvrir ses besoins, de grandes quantités de matières premières: plus de 30 p. 100 pour l’énergie électrique, près de 80 p. 100 pour le pétrole, 40 p. 100 pour le gaz naturel en 1987. Des investissements de rationalisation sont effectués, dans le but d’appliquer de nouvelles technologies dans la production et l’utilisation de l’énergie. L’industrie sidérurgique hongroise dépend également d’approvisionnements extérieurs en matières premières. La Hongrie importe la quasi-totalité des consommations intermédiaires utiles à la production d’acier. Cette industrie, comme dans les autres pays socialistes, a connu un développement soutenu, atteignant une production annuelle de 3,7 millions de tonnes en 1986. Toutefois, ce secteur connaît des difficultés. La crise frappe les villes sidérurgiques (Ozd, dans le nord du pays) qui ont beaucoup de mal à se reconvertir et se trouvent confrontées au chômage, toujours aigu dans les industries monoproductrices. La production d’acier n’atteint plus que 1,6 million de tonnes en 1992. La production hydraulique est peu développée. Un projet austro-hongrois d’exploitation en commun d’une centrale hydraulique sur le Danube, en amont de Budapest, a été abandonné, en raison de ses effets négatifs sur l’environnement. La bauxite est la seule matière première que la Hongrie détient en abondance; elle est à l’origine du développement de l’industrie de l’aluminium. Ce secteur est affecté par les cours mondiaux, ainsi que par l’apparition de nouveaux matériaux. La Hongrie possédait une industrie agro-alimentaire très performante, qui représentait un quart des exportations du pays et plus du quart de ses recettes en devises convertibles, avant l’effondrement du système socialiste. Aujourd’hui, ce secteur sinistré est en pleine reconversion. Les communications En raison de sa faible dimension et de sa situation géographique, la Hongrie jouit d’un bon réseau de communications, aujourd’hui bien entretenu mais qui semble, dans certaines parties du pays, insuffisant pour faire face à l’accroissement de la motorisation et à l’afflux de touristes. Le réseau ferroviaire compte 7 767 kilomètres, en diminution de 15 p. 100 par rapport aux années soixante. Environ un quart des lignes sont électrifiées, mais ce secteur absorbe 59 p. 100 du trafic, les locomotives Diesel le reste. Le réseau routier, long de près de 30 000 kilomètres, est asphalté à 90 p. 100 (contre 11 p. 100 en 1949). La construction d’autoroutes est encore modeste, 227 kilomètres en 1986; les autoroutes partent de la capitale dans quatre directions: le Balaton, l’ouest, l’est, et, récemment, le sud. Budapest souffre de l’absence d’une voie de contournement. Avec l’aide financière internationale et la participation d’entreprises étrangères, plusieurs projets d’extension sont en cours de réalisation, notamment le raccordement Györ-Vienne, qui mettra Budapest à seulement deux heures de Vienne. On projette également la construction d’autoroutes vers l’Ukraine, vers la Serbie. Plaque tournante, la capitale est souvent congestionnée par le trafic. L’accroissement rapide du parc automobile contribue aux difficultés de la circulation urbaine. Malgré le prix d’achat élevé d’une voiture particulière et le coût exorbitant du carburant, eu égard au niveau de vie de la population, le taux de motorisation a effectué un bond remarquable au cours des trente dernières années. Le nombre de voitures individuelles possédées par la population atteint 2 millions en 1993 (contre 18 500 en 1960). Plusieurs constructeurs étrangers, allemands et japonais notamment, ont commencé à produire des voitures en Hongrie. Les transports publics urbains et interurbains, ainsi que les liaisons avec la campagne, sont très développés, bénéficiant d’autobus de qualité, fabriqués dans le pays (bus Ikarus); Budapest a un réseau métropolitain moderne et en expansion, reliant les nouveaux quartiers périphériques au centre de la ville. Les transports routiers de marchandises se développent, et la Hongrie dispose d’un important parc de camions qui sillonne l’Europe. L’équipement téléphonique, en voie de modernisation, est très insuffisant pour répondre à la demande. D’importants projets d’installation de centraux sont en cours de réalisation. L’industrie touristique a connu un développement foudroyant. En 1993, le pays a accueilli 33 millions de visiteurs, en majorité occidentaux. La capitale s’est dotée d’équipements hôteliers de grande classe alors que le Balaton est une région de tourisme populaire. Budapest et le « désert » hongrois Il existe peu de pays en Europe où la capitale concentre autant qu’en Hongrie la population et les activités de la nation. L’agglomération de Budapest abrite depuis le milieu du XXe siècle 20 p. 100 de la population hongroise (2 089 000 habitants au début de 1987). En dépit des efforts de déconcentration, plus du quart des effectifs de l’industrie, près d’un tiers des lits d’hôpitaux et plus d’un tiers des médecins, un bon quart du chiffre d’affaires du commerce de détail, et la majorité des institutions scientifiques se trouvent localisés à Budapest. Le passé n’explique pas la situation présente puisque, encore au milieu du XIXe siècle, les cités jumelles Pest et Buda étaient égalées, sinon dépassées en importance par d’autres villes historiques. Mais située au centre presque géométrique du pays, avantagée par son accès fluvial, Pest-Buda, entre-temps rebaptisée Budapest, devient, à la fin de l’ère des Habsbourg, la première ville marchande du pays, le centre des finances, de la création industrielle et de la culture, alors même qu’elle retrouve tous les attributs d’une capitale administrative, siège d’un gouvernement de plein droit. Bien des facteurs contribuent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle à faire de la capitale hongroise la rivale de Vienne et de Prague: la présence d’une bourgeoisie cosmopolite, le trafic sur le Danube, l’accumulation des capitaux, l’afflux des capacités et des intelligences. Après la Première Guerre mondiale, dans une Hongrie indépendante mais réduite à un tiers de sa superficie d’antan, Budapest deviendra aussi le premier centre industriel du pays, capitale du textile et de la métallurgie. Jusqu’à la fin des années cinquante, les pesanteurs de la planification centralisée agiront dans le même sens. Des dizaines de milliers de provinciaux viendront chaque année – en partie à la suite de l’exode rural dû à la collectivisation – s’établir dans la capitale, en dépit de la crise du logement et au mépris des interdictions légales. D’où l’hypertrophie de cette agglomération ainsi que la tendance des nouveaux venus à s’arroger un « droit de cité » en se construisant un habitat sauvage aux confins administratifs de la capitale. Le mouvement semble avoir été endigué à l’approche des années quatre-vingt, et la population stabilisée au niveau de 2 millions. En effet, depuis la fin des années soixante, aux mesures visant à restreindre l’entrée dans la ville sont venues s’ajouter une politique d’aménagement régional et une décentralisation industrielle. La création de nouvelles unités de production à Budapest fut soumise à des dispositions draconiennes. Aussi, de 1970 à 1980, la population industrielle de Budapest – le nombre des actifs de l’industrie – a-t-elle diminué de 625 000 à 430 000, et son pourcentage dans le total des effectifs industriels du pays est passé de 34 à 26 (42 en 1960). La décentralisation a touché les régions minières en voie de reconversion; les villes-marchés de Transdanubie, Pécs, Sopron, Györ surtout; les villes agricoles de la Grande Plaine, où la proximité des exploitations collectives donnant de gros excédents a permis le développement de combinats intégrés, mais qui accueillent de plus en plus des industries employant la main-d’œuvre locale: chimie de transformation, matériel électrique, matières plastiques, textiles synthétiques. L’importation de gaz naturel de Transylvanie a déjà modifié le profil industriel de la région de Miskolc, dont l’industrie traditionnelle reposait sur le bois, le charbon et le fer: la chimie moderne, des cimenteries, des papeteries s’adjoignent à l’industrie lourde et la seconde région industrielle de Hongrie tend à se développer vers la Tisza tout en diversifiant sa production. En fait, il s’est agi non seulement de décongestionner Budapest, mais aussi d’accélérer la croissance de certains districts attardés. Ces derniers ont profité des investissements industriels de l’État largement au-delà de leur importance économique initiale. Cela ne veut pas dire que la prédominance de Budapest ait été réellement affectée, que ce soit dans le domaine économique ou dans le domaine culturel. Pour un petit pays, il est d’ailleurs assez naturel que la capitale acquière un certain monopole de représentation symbolique et qu’elle attire tout ce que le pays comporte d’ambition. 2. La difficile conquête de l’indépendance L’histoire de la Hongrie commence il y a un peu plus de mille ans, au IXe siècle, par la rencontre d’un peuple migrateur, les Hongrois ou Magyars, avec un territoire, le bassin danubien. Jusqu’à cette date, peuple et territoire eurent une histoire séparée. Le bassin danubien fut toujours une terre d’invasions et comme tel occupé successivement par les Celtes, puis les Romains qui laissèrent d’importants établissements en Dacie et Transdanubie (Pannonie); le plus illustre fut Aquincum, aujourd’hui Óbuda, dans la banlieue nord de Budapest. Dès le IVe siècle, le recul de l’Empire romain livra ces contrées à des invasions multiples et à des dominations éphémères: en particulier le passage d’Attila et des Huns et surtout l’établissement d’un empire avar, contre qui Charlemagne créa la marche orientale de l’Empire (actuelle Autriche). Les origines du peuple hongrois Des légendes tenaces ont fait des Hongrois des parents, voire des descendants des Huns. En réalité, les Hongrois sont un peuple d’origine non pas asiatique, mais nordique. De patientes recherches archéologiques sur le territoire de l’Union soviétique et surtout la linguistique comparée des langues finno-ougriennes ont prouvé que les Proto-Hongrois étaient établis au nord de l’Oural au IIe millénaire avant J.-C. et qu’ils sont descendus progressivement vers la moyenne Volga, où ils sont entrés en contact avec des éléments turcs. Pasteurs et pêcheurs à l’origine, les Proto-Hongrois devinrent des nomades pillards. Ils participèrent à cette civilisation de la steppe qui a laissé de splendides bijoux: enterré avec son cheval, le cavalier hongrois conservait dans sa tombe armes et harnachement que l’on peut encore admirer aujourd’hui au Musée national (Nemzeti Múzeum) de Budapest. Menacées par les Petchénègues, les cinq tribus conduites par leur chef Árpád traversèrent les Carpates en 896 et s’établirent dans la haute vallée de la Tisza, qui demeura toujours leur habitat de prédilection. Ils ne renoncèrent pas tout de suite au pillage, et chaque année ils organisaient des expéditions qui leur apportaient butin et esclaves. Leur tâche était favorisée par la faiblesse de l’État carolingien, qui les laissait exercer leurs rapines quasi impunément. La victoire des Allemands à la bataille du Lechfeld (955) marqua la fin des grands raids. À ce moment le processus de sédentarisation était suffisamment avancé pour faire de ces nomades pillards des agriculteurs sédentaires. L’État hongrois médiéval Le véritable fondateur de l’État hongrois est le roi saint Étienne (996-1037). Il imposa d’abord la conversion au christianisme, malgré les réticences de certains clans. Placé au contact des chrétientés grecques et latines, il choisit le catholicisme romain qui avait pénétré par l’intermédiaire de missionnaires venus de Bohême et de Bavière. Dans un souci d’équilibre, il se déclara vassal du Saint-Siège (couronnement en l’an mille), pour ne pas laisser intégrer la Hongrie dans l’Empire romain germanique. Et jamais le roi de Hongrie ne fut le vassal de l’empereur, ni le royaume une province de l’Empire. De la même façon, il organisa l’Église catholique, en la dotant de vastes domaines, mais il conserva le droit de patronat et le contrôle sur les deux archevêques (d’Esztergom et de Kalocsa) et les quatorze évêques. La fameuse couronne elle-même est un symbole, car il semble prouvé qu’il s’agit d’un joyau composite (byzantin et occidental). Pour contrebalancer l’influence allemande, saint Étienne fit venir des missionnaires italiens et, dès cette époque, la Hongrie apparaît comme un carrefour d’influences dont la culture latine et la religion catholique constituaient les éléments dominants, tandis que la langue hongroise se maintenait à côté du latin, avant de s’épanouir au XVIe siècle comme langue littéraire. Le peuple hongrois lui-même était composite. Il n’y a pas plus de race hongroise qu’il n’y a de race française et seule l’imagination du touriste occidental a pu créer un type physique hongrois. En fait, au cours du Xe siècle, les envahisseurs ont assimilé progressivement les populations existantes avars et slaves, la puissante originalité de la langue hongroise étant un facteur d’intégration; seules les populations de certains districts montagneux de Slovaquie ont conservé leur langue et leurs coutumes. Mais comme saint Étienne jugeait le pays insuffisamment peuplé, il favorisa l’implantation de colons allemands et les mouvements d’immigration ne cessèrent pratiquement pas jusqu’au XIXe siècle. Après chaque catastrophe démographique (invasion tatare au XIIIe siècle, grande peste du XIVe siècle, guerres turques des XVIe et XVIIe siècles), le pouvoir royal essayait d’attirer des étrangers pour mettre en valeur des terres dévastées. Cependant saint Étienne imposa à cette colonisation de fâcheuses traditions: sous prétexte qu’un royaume où l’on parlait plusieurs langues était plus fort, il laissa aux nouveaux venus langues et coutumes d’origine; à la fin du XVIIIe siècle, la Hongrie, faute d’avoir naturellement assimilé des éléments allogènes, prit l’aspect d’une mosaïque de groupes ethno-linguistiques et l’État hongrois se trouva dans une situation de faiblesse au moment où s’éveillaient des nationalités. Il est vrai qu’au XIe siècle la monarchie de saint Étienne était l’une des plus solides d’Europe, car elle connaissait déjà une centralisation rudimentaire. Le territoire était partagé en unités territoriales de superficie à peu près égale et correspondant à la moitié d’un département français. Au centre de ce comitat (megye), il y avait un château fort, tenu par une garnison royale et confié à un comte (ispán) que nommait le roi. Cette division administrative était si rationnelle qu’elle s’est maintenue en gros jusqu’à nos jours. En outre, le roi se garda bien de distribuer les terres, sources de richesse et de pouvoir, dans une économie basée sur l’agriculture de subsistance. Les chefs de clan étaient devenus les barons, c’est-à-dire les membres du conseil et les fidèles du roi. Les hommes libres constituaient la foule des servientes, soldats qui sont à l’origine de la petite noblesse. Quant aux Hongrois plus pauvres, aux Slaves et aux esclaves, ils ont constitué peu à peu la masse paysanne d’où émergeaient les laboureurs (jobbágyság). Cependant jamais la Hongrie n’a connu la hiérarchie féodale française, le propriétaire terrien étant le vassal direct du roi avec autorité immédiate sur ses paysans. À la fin du XIIe siècle, l’État hongrois atteignit les limites qui devaient rester les siennes jusqu’en 1918. En effet, le roi Coloman (Kálmán) réussit à incorporer le royaume de Croatie-Slavonie et à étendre son protectorat sur la Dalmatie. Malgré cette fenêtre sur l’Adriatique, la Hongrie demeura une puissance continentale, même si la mer exerça souvent une véritable fascination sur ses poètes. Jusqu’à 1918 la Croatie conserva son autonomie à l’intérieur de l’État hongrois, qui englobait ainsi une bonne partie de ce qui devint la Yougoslavie, la Transylvanie, l’Ukraine subcarpatique et la Slovaquie. L’apogée de la puissance hongroise Au Moyen Âge, en dépit d’inévitables vicissitudes, le royaume de Hongrie était une grande puissance économique et politique. La découverte d’importants gisements de cuivre et d’argent en Slovaquie (autour de Banská Bystrica) et d’or en Transylvanie (à Baia Mare) apporta au roi de substantielles ressources et dota le pays d’une solide monnaie: on y frappa, à partir du XIVe siècle, un florin d’or à l’imitation des monnaies florentines et vénitiennes. La fertilité du sol facilita la production agricole, tandis que les immigrants allemands développaient la production industrielle dans les villes, qui furent dotées de privilèges. La capitale Buda, les villes de Kassa (Kosice), Pozsony (Bratislava), Pécs, Szeged n’avaient rien à envier aux villes allemandes ou françaises. Signe visible de prospérité, le royaume s’était couvert d’églises gothiques et de palais et tous les voyageurs étaient frappés par la richesse du pays et l’abondance relative de la population (3,5 à 4 millions d’habitants au XVe siècle). Comme tous les autres monarques, les rois de Hongrie nourrirent des chimères et rêvèrent d’annexer des provinces polonaises (Galicie au XIIe siècle), tchèques (Moravie, Silésie au XVe siècle) ou allemandes (Basse-Autriche en particulier au XVe siècle). Ils gaspillèrent donc fréquemment hommes et argent dans des buts impérialistes ou dans la poursuite d’une politique familiale (comme les tentatives de Charles Robert d’Anjou à Naples au XIVe siècle). Mais ils n’en eurent pas moins un double mérite. D’une part, la Hongrie servit de bastion à l’Empire contre les Tatares au XIIIe siècle. Le pays fut ravagé, mais Gengis khan ne dépassa pas Buda. À partir de 1350 elle protégea les États balkaniques contre la menace turque croissante. Au XVe siècle, les Hongrois firent preuve d’héroïsme pour défendre Belgrade, clé des plaines danubiennes. D’autre part, la Hongrie tenta de s’intégrer dans un vaste complexe d’États chrétiens sous l’autorité des Jagellon qui, au début du XVIe siècle, regroupèrent les couronnes de Bohême, de Pologne et de Hongrie pour mieux lutter contre les ambitions allemandes et le danger ottoman. Néanmoins, en Hongrie comme ailleurs, on constate une mise en question fréquente de l’autorité monarchique. L’aristocratie parvint à plusieurs reprises à concentrer entre ses mains d’immenses domaines et à paralyser l’autorité du souverain. Elle réussit à imposer dès 1222 une Bulle d’or qui fut pour plusieurs siècles la charte des libertés nobiliaires. Malgré des guerres civiles fréquentes, le pouvoir monarchique recouvra la plénitude de son autorité sous la dynastie angevine (des neveux de Saint-Louis et des parents de Charles d’Anjou) et surtout sous Mathias Corvin (1458-1490). Issu lui-même d’une famille d’origine romaine, Mathias Corvin fut imposé par la petite noblesse qui voulait mettre un terme à l’anarchie entretenue par les magnats. Le roi Mathias tenta de créer un État fort. Il s’appuya sur une armée de métier, développa la fiscalité et s’entoura d’humanistes, s’inspirant de l’idéal politique et artistique du Quattrocento italien. Son œuvre ne fut pas poursuivie, mais le règne du roi Mathias eut valeur de symbole pour les patriotes hongrois au cours de la période suivante. Les guerres turques (XVIe-XVIIe siècle) Deux périls menaçaient l’État hongrois: l’anarchie nobiliaire et les conquérants turcs. Après 1490 les Jagellon laissèrent les nobles gouverner le pays, qui se mirent à exploiter durement leurs paysans. La jacquerie de 1514 eut pour résultat d’établir, au moins formellement, le servage qui n’avait jamais existé jusqu’alors (Opus tripartitum du juriste Étienne Werbóczi), tandis que la noblesse perdait toute audience auprès des masses paysannes. À la bataille de Mohács (1526), cette même noblesse fut écrasée par l’armée de Soliman le Magnifique (Süleyman II). Désastre comparable à celui d’Azincourt pour la noblesse française, la défaite de Mohács, où le roi Louis II Jagellon trouva la mort, entraîna après diverses péripéties la division du pays en trois parties. La plaine, avec la capitale Buda, fut occupée par les Turcs, la Transylvanie conserva son autonomie tandis que la Slovaquie et la Croatie passaient sous le contrôle des Habsbourg, élus rois de Hongrie. Les Turcs chassèrent les nobles et le clergé, et rasèrent les églises. Des garnisons ottomanes occupèrent les villes et la plaine hongroise fut considérée comme un glacis par le gouvernement d’Istanbul. Les anciens domaines furent assignés à des timariotes (le timar étant un fief militaire), mais les paysans hongrois restèrent sur place, moyennant l’acquittement d’impôts spéciaux. La Transylvanie, peuplée de Hongrois, de Sicules, d’Allemands (« Saxons ») et de Roumains, était dominée et gouvernée par la noblesse hongroise, qui élisait un prince. Certains d’entre eux, comme Sigismond Báthory, Gabriel Bethlen et les Rákóczi jouèrent dans la politique européenne un rôle disproportionné avec les dimensions et la puissance de leur petit État. Quant à la Hongrie royale, elle servit de glacis à la monarchie des Habsbourg et à l’Empire. La noblesse eut en outre à lutter contre le gouvernement de Vienne pour défendre les privilèges politiques et religieux. Le pays, en effet, était déjà gagné aux idées de la Réforme. Alors que les minorités allemandes et les populations slovaques adoptaient la Confession d’Augsbourg, la noblesse hongroise passait au calvinisme après 1540. Magnats et petite noblesse se convertirent au protestantisme, entraînant les masses paysannes, de sorte que vers 1580 l’avenir du catholicisme paraissait très compromis. Il fallut toute l’énergie et la ténacité dont les Habsbourg savaient faire preuve dans ce domaine pour ramener, au cours du XVIIe siècle, une partie des classes dirigeantes au catholicisme. Bien souvent la cause nationale se confondait avec la cause religieuse et, à l’issue d’une lutte armée de quarante ans (1671-1711), la petite noblesse obtint le maintien du pluralisme confessionnel (Diète de Sopron,1681) et l’autonomie de l’État hongrois à l’intérieur de la monarchie autrichienne (paix de Szatmár, 1711). Après la libération du pays de l’occupation turque (paix de Karlowitz, 1699), les Hongrois se soulevèrent pour défendre leurs libertés traditionnelles et pour essayer de ressusciter la Hongrie indépendante d’avant Mohács (guerre d’indépendance du prince de Transylvanie François II Rákóczi, 1703-1711). Mal soutenus par Louis XIV, les Hongrois durent finalement accepter le compromis de 1711 et se soumettre à l’autorité des Habsbourg qui les avaient délivrés des Turcs. La Hongrie et les Habsbourg Il s’agissait en fait d’un mariage de raison car, à quelques exceptions près, il n’y eut jamais beaucoup de sympathie entre les rois Habsbourg et leurs sujets. Ceux-ci se méfiaient des souverains étrangers à qui ils demandaient protection contre les Turcs. Ils les soupçonnaient de vouloir germaniser le pays et les accusaient de ne pas respecter les libertés politiques de la noblesse. Depuis le début de l’union personnelle entre l’Autriche et la Hongrie, celle-ci dut batailler pour obtenir la réunion de la Diète, véritable parlement où siégeaient les représentants des quatre ordres (prélats, magnats, nobles et villes). La noblesse contrôlait l’administration locale, au niveau des comitats. Jusqu’à 1848 le gouvernement de Vienne n’eut pratiquement aucune autorité sur ces préfets et ces juges élus par leurs pairs. Il pouvait tout au plus éviter les débats houleux de la Diète en la convoquant le moins souvent possible et en recherchant la collaboration des magnats les plus dociles (Eszterházy, Pálffy, Forgách). Les rapports entre la noblesse hongroise et la maison d’Autriche furent orageux de 1526 à 1711 et la Diète d’Ónód, en 1707, alla jusqu’à proclamer la déchéance de celle-ci pour élire un souverain hongrois, François II Rákóczi; en revanche, la période 1711-1848 fut beaucoup plus calme. Dans la mesure où les Habsbourg respectaient l’autonomie politique, les libertés religieuses, l’immunité fiscale, les Hongrois restaient calmes. Mais lorsque Joseph II voulut imposer l’allemand comme langue de l’administration (en remplacement du latin et du hongrois), il se heurta à la résistance de tout le pays. La philosophie des Lumières fortifiait en effet une conscience nationale demeurée vive et suscitait le besoin d’une rénovation profonde. Si dans une large mesure les milieux de l’aristocratie étaient ralliés aux vues de la cour de Vienne, la moyenne noblesse et les intellectuels manifestèrent leur opposition en épurant la langue hongroise (vers 1780) puis en réclamant des réformes politiques radicales (mouvement révolutionnaire d’Ignác Martinovics). Une répression policière brutale étouffa les velléités révolutionnaires en 1794 et ce n’est qu’après 1820 que le comte Széchényi réclama des transformations profondes, tant du point de vue politique que du point de vue économique. La Hongrie était en effet demeurée dans l’état semi-colonial où l’avait placée le gouvernement de Vienne au début du XVIIIe siècle. Elle fournissait la monarchie en grains et en bétail et, comme l’industrie y était rudimentaire, elle offrait un marché idéal aux industriels de Bohême et aux négociants de Vienne. En dehors du Danube, les voies de communication y étaient médiocres. Quant aux mines, leur importance relative n’avait cessé de diminuer depuis le Moyen Âge. La bourgeoisie ne s’était guère développée; le mouvement national et libéral du XIXe siècle fut essentiellement l’œuvre de la noblesse, qui monopolisa les cadres de l’État jusqu’à 1945. Dans le domaine politique les réformateurs réclamaient la convocation régulière de la Diète, le remplacement du latin par le hongrois comme langue administrative, l’abolition de la censure et la liberté de la presse. Ils prenaient leurs modèles en Occident; pour les modérés c’était l’Angleterre et pour les radicaux la Révolution française. Quant aux paysans, ils souhaitaient l’abolition du régime seigneurial qui les maintenait dans l’étroite dépendance du grand propriétaire foncier. Aussi, le 15 mars 1848, lorsque le poète Sándor Petófi invita ses compatriotes à se dresser contre l’Ancien Régime, il trouva un public enthousiaste parmi la jeunesse de Pest. Très vite les réformateurs de la génération précédente furent débordés par les radicaux de Lajos Kossuth. En octobre 1848, le gouvernement hongrois responsable devant l’Assemblée nationale fut obligé de rompre avec l’Autriche. Mais il ne s’agissait pas seulement de la lutte traditionnelle avec la maison d’Autriche, il fallait également tenir compte des autres mouvements nationaux, roumains, serbes et croates. Kossuth dirigea la résistance et l’Autriche de Schwarzenberg ne fut victorieuse que grâce à l’aide des armées russes. La répression fut féroce; la plupart des dirigeants qui n’avaient pas réussi, comme Gyula Andrássy ou Kossuth, à fuir en Turquie furent exécutés (des généraux, des ministres) et la Hongrie fut réduite au rang de province autrichienne, la vieille Constitution abolie. Toutefois le peuple hongrois ne désespéra pas et obtint sa revanche après Sadowa avec le compromis de 1867[cf. AUTRICHE]. La Hongrie du Compromis (1867-1918) Par-delà les malheurs de 1848-1849, l’État hongrois restauré vit l’aboutissement des souhaits des réformateurs. Politiquement, c’était un retour au système de l’union personnelle qui avait prévalu aux XVIe et XVIIe siècles. La réalité du pouvoir politique appartenait à l’Assemblée nationale qui était toujours divisée en Chambre haute composée des magnats et en Chambre basse où siégeaient les députés et où dominait encore la noblesse. Il n’était pas question de suffrage universel: les masses paysannes étaient encore exclues de la vie politique. Mais la Hongrie consacra le régime parlementaire adopté en 1848: le président du Conseil nommé par le roi François-Joseph devait avoir la confiance des chambres. Un problème difficile se posait néanmoins: la question des nationalités La Hongrie contenait d’importantes minorités slaves (Serbes, Slovaques, Ukrainiens), roumaines et allemandes. Leur importance relative par rapport au groupe ethno-linguistique hongrois n’avait cessé de croître: en 1870, celui-ci ne représentait plus que 54 p. 100 de l’ensemble; en 1910, il n’avait même plus la majorité absolue puisqu’il n’atteignait plus que 48 p. 100 d’un total légèrement supérieur à 20 millions d’habitants. Le problème croate avait été aisément résolu dès 1868 en rétablissant l’autonomie du royaume de Croatie-Slavonie. En revanche Serbes et Roumains s’appuyaient sur des États balkaniques de plus en plus vigoureux. En 1868, Andrássy, tout en proclamant la primauté du hongrois comme langue de l’État, avait fait voter une législation libérale favorable aux langues des minorités. Dans la pratique, l’ascension sociale passait de plus en plus par la connaissance de la langue hongroise. Cette période est caractérisée par un essor économique sans précédent, qui se traduisit par la construction du réseau ferré en étoile autour de Budapest, la transformation de cette dernière ville qui prit alors son caractère monumental de grande capitale (en particulier Pest) et le développement de l’industrie. Après 1890, pourtant, la question sociale était un problème agraire: la propriété foncière était concentrée entre les mains de l’aristocratie (6 000 propriétaires possédaient plus de 500 hectares chacun), une foule de petits propriétaires se partageaient des microfundia de 2 à 3 hectares et surtout des masses agricoles vivaient dans un état de chômage chronique; pour échapper à la misère, plus d’un million d’entre eux (en particulier des Slovaques) émigrèrent aux États-Unis. Le prolétariat agricole était beaucoup plus malheureux et beaucoup plus dangereux que le prolétariat industriel. Le système même de la double monarchie était remis en question par les radicaux; les partisans de l’indépendance, regroupés autour du fils de Kossuth et du comte Károlyi, triomphèrent aux élections de 1906, mais n’appliquèrent pas leur programme et, au moment de la déclaration de guerre, en 1914, les libéraux étaient à nouveau au pouvoir. C’est sans conviction et par loyauté que leur chef, le président du Conseil István Tisza, s’engagea dans un conflit qui devait aboutir à l’effondrement de la monarchie et au démantèlement de l’État hongrois. Les conséquences de la Première Guerremondiale Les conséquences de la Première Guerre mondiale furent au nombre de trois et tout aussi néfastes les unes que les autres. En octobre 1918, le comte Mihály Károlyi prit le pouvoir et tenta de négocier avec l’Entente. Or les militaires de l’armée d’Orient furent intraitables, tandis que les Roumains occupaient la Transylvanie, les Tchèques la Slovaquie et que les Croates se fondaient dans une Yougoslavie en plein devenir. Károlyi laissa alors le pouvoir à Béla Kun qui, au cours de l’été 1919, instaura une république des Conseils sur le modèle des Soviets. Pouvoir fragile à l’intérieur, hostilité des puissances de l’Entente et de leurs alliés tchèques et roumains, tout concourut à faire de cette expérience prématurée un échec. C’est l’armée, conduite par l’amiral Miklós Horthy et encouragée par les militaires français, qui reprit la capitale et organisa la répression. L’amiral Horthy institua un régime contre-révolutionnaire, une monarchie sans roi qui devait durer jusqu’en 1944, en se donnant, à partir de 1921, toutes les apparences de la légalité. Régime conservateur par excellence, il maintint au pouvoir la noblesse, tandis que la communauté juive était victime de lois d’exception (elle fut ensuite livrée à l’extermination nazie). Horthy dut cependant signer le traité de Trianon, en 1920, qui laissait d’importantes minorités hongroises hors du territoire national. Celui-ci était une caricature de la Hongrie millénaire et ne pouvait qu’encourager l’irrédentisme hongrois. Un nationalisme étroit devait servir d’alibi au régime de Horthy pour esquiver tous les vrais problèmes (chômage, réforme agraire). La Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) avait pour but d’isoler et de neutraliser la Hongrie. Après avoir réclamé une révision du traité de Trianon, le gouvernement hongrois se rallia, sans beaucoup d’illusion, à la cause du Reich qui lui laissa reprendre Kosice (1939) et récupérer une partie de la Transylvanie (1940). En revanche il fut contraint d’entrer en guerre contre l’Union soviétique et dut participer sans enthousiasme aux opérations sur le front russe. Débordé sur sa droite par les Croix fléchées, Horthy ne sut pas se dégager du conflit, qui se termina par un désastre pour son pays: l’occupation allemande, Budapest transformé en champ de bataille (1944-1945), puis l’occupation soviétique. Finalement, un gouvernement issu de la Résistance se constitua à Debrecen pour relever les ruines de la guerre et bâtir une société nouvelle. 3. La Hongrie sous le communisme (1945-1989) Le fait d’avoir de 1941 à 1944 (et même au-delà) combattu aux côtés de l’Allemagne nazie a livré la Hongrie, pays vaincu, à la puissance soviétique. S’y installant dès l’automne de 1944, les Soviétiques ont dans un premier temps (1945-1948) toléré qu’il y règne une relative liberté sous la forme d’un parlementarisme à l’occidentale, encore que le nouveau régime ait dû se plier à la volonté de la puissance occupante et concéder des privilèges exorbitants à un Parti communiste agissant de concert avec Moscou. Mais, dès 1947, les forces non communistes du pays ont subi d’immenses pressions tant du côté des Soviétiques que de la part des communistes locaux et finirent par être liquidées les unes après les autres. L’année 1949 vit la proclamation d’une « république populaire » à la soviétique qui devait durer quarante ans. L’histoire de la Hongrie ommuniste a été marquée par un soulèvement général (automne de 1956) qui a fortement impressionné les Soviétiques comme d’ailleurs le monde occidental et asiatique, peu habitué jusque-là à voir un peuple tout entier se révolter contre le communisme. Pendant les trois décennies suivantes, les Hongrois ont réussi à arracher à Moscou des concessions leur permettant d’aménager le système de façon à le rendre à la fois plus viable et plus supportable. D’aucuns ont comparé cet aménagement au compromis de 1867; cependant, à la différence de celui-ci, les tolérances obtenues après 1956 n’ont pas été négociées dans la clarté ni inscrites dans les lois du pays. En dépit de cette situation exceptionnelle qui fit de leur pays pendant un quart de siècle (1964-1989) la « vitrine » du monde soviétique, les Hongrois devaient être en 1989 les premiers, avec les Polonais, à rejeter le communisme et à se donner à nouveau un système institutionnel s’inspirant des principes de la démocratie occidentale. La mise en place de la domination communiste Dès l’automne de 1944, les Soviétiques, s’emparant de l’est et du nord-est de la Hongrie, s’emploient à y constituer un rassemblement politique antiallemand et antifasciste avec l’aide des personnalités de gauche et des généraux ayant déserté l’alliance allemande. Sous l’impulsion des communistes moscovites arrivés avec les troupes soviétiques et mandatés par le Kremlin, un Parlement provisoire est créé à Debrecen, qui « désigne », le 21 décembre 1944, un gouvernement provisoire conformément à la liste arrêtée peu avant à Moscou par Molotov et ses collaborateurs. Ce gouvernement sera présidé par un partisan de l’amiral Horthy, le général Béla Miklós, militaire de carrière sans envergure et sans assise politique. Après la signature de l’armistice, le 20 janvier 1945 à Moscou, et à mesure que les troupes allemandes sont chassées du territoire hongrois, ce gouvernement provisoire commence à prendre forme; il s’installe dans la capitale et essaye de remettre en marche une administration décomposée par la fin de la guerre et l’occupation du pays. Au printemps de 1945, une réforme agraire de grande envergure est décidée et immédiatement mise en application en dépit des réserves des partis modérés. Le Parti communiste, considéré comme le porte-parole des forces d’occupation, s’installe un peu partout et s’assure surtout des postes clés dans la police et les forces armées. Mais, de la volonté même des Soviétiques, le jeu politique garde encore certaines apparences d’ouverture. Les élections législatives du 4 novembre 1945 consacrent la victoire du parti modéré, celui des « petits propriétaires indépendants », qui obtient 57 p. 100 des suffrages. Sous la pression du maréchal Vorochilov, président omnipotent de la commission militaire alliée, un gouvernement de coalition sera constitué avec un communiste comme ministre de l’Intérieur. En février 1946, l’Assemblée nationale proclame la République et le chef de gouvernement, le pasteur Zoltán Tildy, est élu président de la République; il sera remplacé à la tête du gouvernement par l’homme fort du parti des petits propriétaires, Ferenc Nagy. À partir de cette date, la pression des communistes s’accentue avec, comme double but, de disloquer le parti majoritaire et de phagocyter les autres partis « de gauche ». C’est à cette époque que le leader tout-puissant du Parti communiste hongrois, Mátyás Rákosi, inaugure la tactique « du salami » consistant à neutraliser ou à chasser, les uns après les autres, les éléments les plus dynamiques du camp adverse, voire des partis alliés. La police politique – solidement tenue entre les mains du P.C. – « découvre » une conspiration politique et réclame, au début de 1947, la tête du secrétaire général chevronné du parti majoritaire, Béla Kovács; devant le refus réitéré de l’Assemblée nationale de le livrer à la police, ce dernier sera arrêté directement par les Soviétiques et emmené dans une prison de Russie (d’où il ne reviendra que huit ans plus tard!). C’est la panique totale dans les rangs des forces non communistes; des centaines d’hommes politiques prennent la fuite, et le chef du gouvernement, Ferenc Nágy, qui se trouve en voyage en Suisse, préfère lui-même ne plus rentrer une fois mis au courant – téléphoniquement, par Rákosi en personne – des « graves présomptions » pesant sur lui. Ses successeurs, Lajos Dinnyés, puis István Dobi, bien que choisis dans le parti ex-majoritaire, ne seront plus que de simples fantoches sans la moindre influence réelle. Le renouvellement anticipé de l’Assemblée nationale, le 31 août 1947, permettra au Parti communiste de devenir – avec 21,8 p. 100 des suffrages acquis pour une partie frauduleusement – premier parti de la nation: toutes les autres forces politiques se trouvent, en effet, brisées. Ce qui subsiste des opposants sera muselé – pour ne pas dire liquidé – dans les mois suivants. En juin 1948, le Parti social-démocrate, purgé de ses éléments « droitiers », décide de fusionner avec le Parti communiste dont il adopte le credo léniniste. Compromis dans une affaire montée de toutes pièces, le président de la République est acculé à la démission. La soviétisation du régime Les obstacles à la soviétisation pure et simple sont désormais levés et, en mai 1949, l’Assemblée nationale issue des dernières élections plus ou moins libres est remplacée par une pseudo-assemblée, « élue » à partir d’une liste unique établie par la direction du Parti communiste au nom d’un « Front national » fantomatique. Le 18 août 1949, cette assemblée va adopter une nouvelle constitution, calquée sur la Constitution soviétique de 1936, et la République – privée de pluralisme et de toute liberté d’expression – sera désormais appelée « populaire ». Entre-temps, les nationalisations intervenues entre 1945 et 1948 ont achevé de rendre l’économie hongroise perméable aux méthodes soviétiques de planification et de gestion centralisées. Dès 1949, la suppression de la petite propriété agricole – c’est-à-dire de la réforme agraire – est également inscrite au programme du régime; une collectivisation forcée s’ensuivra. La soviétisation se manifeste aussi au sein du Parti communiste. Après l’emprisonnement des adversaires politiques et des chefs d’Église – notamment, au début de 1949, du cardinal Mindszenti –, à partir de mai 1949 vient le tour de l’ennemi intérieur. Un procès monstre est mis en scène, à Budapest, contre László Rajk, ex-ministre de l’Intérieur et rival potentiel de Mátyás Rákosi, accusé, tout communiste exemplaire qu’il soit, de connivence avec le régime yougoslave et l’« impérialisme ». Ce procès servira d’ailleurs de modèle à d’autres, tant en Hongrie que dans les pays voisins. À travers Rajk, le metteur en scène– Staline – vise d’une part toute velléité d’indépendance des partis communistes au pouvoir, d’autre part le « révisionnisme » yougoslave expulsé peu avant de la communauté des Partis communistes. Mais la condamnation à mort et l’exécution de Rajk (et de quelques autres dirigeants) ne sont que la partie visible d’un iceberg de persécutions: on estime, en effet, qu’au début des années cinquante près de 5 p. 100 de la population hongroise a connu les prisons et les camps de concentration et des milliers de personnes y ont péri. Mátyás Rákosi (depuis 1952 à la fois chef du parti et chef du gouvernement) a su imposer à la Hongrie un régime authentiquement stalinien. Cette première période du communisme triomphant apparaît rétrospectivement non seulement comme celle de la terreur intégrale mais aussi comme celle d’un gâchis non moins absolu. Destruction d’une agriculture florissante, projets d’industrialisation absurdes et coûteux, chute brutale du niveau de vie ont été les conséquences les plus visibles de la politique de cette période. Du côté de la population, le mécontentement a été d’autant plus vif que, jusqu’en 1949, le pays, rapidement remis des ruines de la guerre, semblait évoluer vers une certaine prospérité, modeste mais réelle. Après la mort de Staline en 1953, un vent nouveau souffle à Budapest. Désavoué par les dirigeants soviétiques, héritiers de Staline, Rákosi doit se démettre de sa fonction de chef de gouvernement (qui sera confiée à un communiste plus modéré) tandis que la direction du parti est seulement remaniée. Investi le 4 juillet 1953, le nouveau chef de gouvernement, Imre Nagy, annonce immédiatement un « nouveau cours » plus humain, très en avance sur la déstalinisation soviétique: fermeture des camps d’internement, arrêt de la collectivisation de l’agriculture, abandon des projets d’industrialisation de prestige au profit de la production des biens de consommation, revitalisation de l’artisanat privé, respect de la légalité. Encouragés par la politique d’Imre Nagy, des écrivains font état des doléances de la population, la vie publique se dégèle. Mais Rákosi, toujours chef de parti, n’a pas abandonné la partie: il contrecarre les réformes gouvernementales et dresse l’appareil du parti contre Nagy. Au printemps de 1955, ce dernier sera relevé de toutes ses fonctions et remplacé à la tête du gouvernement par un jeune assistant de Rákosi, András Hegedüs. Toutefois, après la réconciliation entre Belgrade et Moscou (mai 1955) et, surtout, après la dénonciation de Staline par Khrouchtchev (févr. 1956), des troubles apparaissent de nouveau en Hongrie. En juillet 1956, Mátyás Rákosi est contraint par les Soviétiques à donner sa démission, cette fois définitive; il est vrai que sa place sera occupée par un autre stalinien, Ernö Gerö. Ce changement est d’autant plus dérisoire qu’entre-temps Budapest est devenue le théâtre d’une effervescence intellectuelle de plus en plus ouvertement oppositionnelle. Celle-ci est attisée par le journal des écrivains ainsi que par les débats – publics – d’un club politique nouvellement surgi, le cercle Petöfi. L’opinion exige une déstalinisation réelle, voire un retour à la démocratie de l’après-guerre immédiat. Au début d’octobre, les funérailles officielles de Rajk – officiellement « réhabilité » – se transforment en une grandiose manifestation d’indignation silencieuse. Il ne faut plus qu’une étincelle pour que tout explose. La révolution de 1956 L’étincelle viendra de Varsovie, avec les changements dramatiques qui ramènent Wladislaw Gomulka au pouvoir. Le 22 octobre 1956, des tracts d’étudiants circulent à Budapest et sont collés sur les murs de la ville: ils explicitent les revendications de la nation, parmi lesquelles le retour d’Imre Nagy, des élections libres et la révision des rapports avec l’Union soviétique. Le 23 octobre, une réunion de solidarité avec la Pologne, convoquée par le cercle Petöfi, se transforme en manifestation gigantesque devant le Parlement: la foule s’y entasse et attend qu’un miracle se produise. À l’issue de tout un après-midi d’attente vaine, des émeutes éclatent dans la soirée: devant la Radio (dont les responsables refusent de donner lecture des « postulats » des manifestants) et autour de la statue de Staline (qui sera déboulonnée dans une allégresse sauvage). Des coups de feu partis de l’édifice de la Radio déclenchent l’insurrection armée. Celle-ci est le fait de jeunes gens inorganisés qui se découvrent et se regroupent dans le feu de l’action. Dans la nuit, les dirigeants du Parti, retranchés derrière les murs du comité central, appellent – trop tard – Imre Nagy à la tête du gouvernement et demandent aux forces soviétiques de rétablir l’ordre. Dès lors, les insurgés s’attaquent aux chars soviétiques qui cherchent en vain à investir par la force les rues de la capitale. L’ordre communiste est débordé par des comités révolutionnaires et des conseils ouvriers qui se mettent spontanément en place, d’abord à Budapest, puis en province. Pendant une semaine troublée, Imre Nagy, dont le gouvernement sera plusieurs fois remanié, se trouve coincé entre les exigences du peuple en révolte et la pression des Soviétiques. Il cherche à sauver ce qui, du passé, est sauvable, tout en évoluant vers une démocratie nouvelle. Le 30 octobre, il annonce le retour au système multipartiste et fait appel aux personnalités les plus éminentes de la coalition d’après guerre. Toujours sous sa présidence, et alors que les groupes d’insurgés acceptent enfin de collaborer, un gouvernement de coalition, majoritairement non communiste, se met en place et demande le retrait des troupes soviétiques, requête à laquelle Moscou répond d’abord favorablement. Mais les assurances données par l’ambassadeur soviétique, Youri Andropov, sont contredites par l’entrée massive de troupes venues d’Ukraine. Le 4 novembre, un groupe d’anciens communistes réfugiés sous la protection des autorités soviétiques et se réclamant de la direction de János Kádár – nommé par les Soviétiques chef du parti à la place de Gerö discrédité –annoncent la formation d’un contre-gouvernement. Alors que le gouvernement légal d’Imre Nagy vient de proclamer la neutralité de la Hongrie et son retrait du pacte de Varsovie, les chars soviétiques réoccupent peu à peu tout le pays. La résistance armée sera brisée en une semaine, les conseils ouvriers et les comités révolutionnaires démantelés en un mois et demi, et les arrestations massives commenceront à la fin de novembre avec la déportation (d’abord vers la Roumanie) d’Imre Nagy. La défaite de la révolution hongroise de 1956, qui était sans doute inscrite dans le rapport des forces, n’enlève rien à la signification de cet événement. Le message de la Hongrie révoltée a été immédiatement reçu à travers le monde, peuple et gouvernement soviétiques compris. Première tentative d’une nation entière visant à se débarrasser du communisme – que les autres tentatives analogues, en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Afghanistan devaient suivre douze ou vingt-quatre ans plus tard –, l’événement est resté gravé dans la mémoire collective non seulement comme un acte de bravoure et d’héroïsme mais aussi comme une page de l’histoire universelle de la liberté. La consolidation du régime communiste et le nouveau compromis hongrois Avec l’écrasement de l’insurrection nationale, c’est János Kádár qui s’installe à la tête du pays, d’abord comme chef de gouvernement, puis comme chef du parti; il sera réélu secrétaire général à chaque congrès du parti, de 1957 à 1984, jusqu’au congrès extraordinaire (« conférence ») de mai 1988 qui fera de lui un président honorifique. Le règne de János Kádár aura donc duré plus de trente et un ans, un record de longévité dans le monde communiste centre-européen et, quoi qu’on pense de l’homme, son règne a bien marqué une période ascendante dans un pays par ailleurs très éprouvé. Pendant les trois décennies de son pouvoir, Kádár a non seulement consolidé le régime communiste blessé à mort en 1956 mais il en a fait l’un des moins contestés par la population. Lui qui avait commencé sa carrière sous le visage d’un traître à sa nation et qui avait été pendant des années l’homme le plus haï de Hongrie a fini par être accepté comme l’artisan d’une certaine paix civique, et vénéré comme une sorte de monarque bienveillant. Ce n’est que tout à la fin de son règne que les Hongrois, de nouveau saisis par le mécontentement et acquis à la contestation, ont recommencé à les détester: moins pour son passé que pour les fautes commises par lui et ses coéquipiers et parce qu’il est devenu un obstacle au changement. Les Soviétiques, eux, l’ont au contraire considéré comme un lieutenant et un allié particulièrement fiable qui, après avoir pacifié son pays, en a fait une province sûre et exemplaire. Le règne de János Kádár avait pourtant débuté par la terreur et la répression. Quelque vingt-six mille personnes ont été jugées par les tribunaux militaires et civils à la suite de l’insurrection, alors même que des dizaines de milliers de militants de la cause nationale et démocratique, armés ou non, avaient choisi, vers la fin de l’année 1956, la fuite. (Au total, près de 200 000 personnes quittèrent la Hongrie, via l’Autriche ou la Yougoslavie, dans les trois mois qui suivirent l’intervention soviétique.) Sur le nombre des internements dits administratifs (c’est-à-dire sans jugement), on ne dispose pas de donnée chiffrée, pas plus que sur les personnes chassées de leurs emplois, mises en résidence surveillée ou autrement sanctionnées. Entre 1957 et 1959, des tribunaux d’exception, œuvrant en secret, ont envoyé à l’échafaud près de cinq cents personnes. Fait particulièrement odieux: de jeunes insurgés, condamnés à mort à l’âge de seize ou dix-sept ans, devaient être gardés en prison et conduits à l’échafaud lorsqu’ils atteignaient l’âge de la majorité légale! Imre Nagy et ses compagnons, sortis d’une ambassade en novembre 1956 contre une promesse d’impunité, allaient être condamnés à mort et aussitôt exécutés en juin 1958 à l’issue d’un procès secret. D’autres promesses faites par Kádár au moment de son arrivée ne seront pas davantage respectées. C’est ainsi que, dès 1959, la collectivisation des campagnes reprend de plus belle pour être poussée, en moins de deux ans, jusqu’à son terme. Dans la vie politique du pays, si les grands responsables de l’époque stalinienne – du moins les plus compromis – sont bannis (Rákosi en particulier finira sa vie quelque part en Russie), le retour à la « normale » communiste est rapide et les institutions ne connaîtront aucune modification notable. La résistance des écrivains est vite surmontée, et la censure idéologique retrouve la place qui était la sienne jusqu’en 1956. Le P.C. renaissant de ses cendres, et s’appelant désormais Parti ouvrier socialiste hongrois (MSzMP), se remet au travail et se comporte de nouveau comme un agent de la soviétisation. Il ne se rend pas compte qu’il humilie la nation en l’astreignant à abjurer sa révolte. Le temps des réformes Mais au début des années soixante l’atmosphère commence à se détendre. Constatant les succès de la pacification, le gouvernement prend d’abord quelques mesures individuelles de clémence, puis, en 1963, décrète une large amnistie pour les peines prononcées en rapport avec les événements de 1956. Sur le plan économique, le régime cherche à remédier aux conséquences néfastes de la collectivisation forcée en faisant d’importantes concessions aux paysans concernant la mise en valeur des lopins familiaux. La réforme de la planification – revendication vite enterrée après 1956 – revient à l’ordre du jour. Le gouvernement –ou, plus exactement, le parti – invite les experts à réfléchir à haute voix en disant librement tout ce qu’ils pensent du fonctionnement des institutions économiques. Ce grand débat économique aboutit, en 1966, à une résolution solennelle du comité central du parti, par laquelle ce dernier s’engage à rompre avec la planification bureaucratique, à promouvoir une politique économique, respectant avant tout les besoins de la population, et cela en mettant en place des « mécanismes nouveaux » fondés sur l’autonomie des entreprises et sur l’adaptation (« socialiste ») des pratiques marchandes. Dorénavant, la rénovation des mécanismes de la planification et de la gestion sera au centre des préoccupations du régime. Elle subira, toutefois, les aléas de la conjoncture politique. La période de la rénovation atteint son apogée avec la mise en place, le 1er janvier 1968, d’une réforme générale des règles de fonctionnement du système économique. Pour le malheur des réformistes, cet événement coïncide à quelques mois de distance – mais cette coïncidence n’est pas l’effet du hasard – avec le Printemps de Prague suivi de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et alliées. La Hongrie fait partie des envahisseurs, à contrecœur, semble-t-il, mais sans se distancier par quelque geste que ce soit de l’action soviétique. On s’attend en Hongrie à la mise en veilleuse de la réforme: celle-ci se produira en effet mais avec un décalage de quatre ans. En Hongrie, à la différence de la Tchécoslovaquie, la réforme reste strictement limitée au domaine économique. Mais les oppositions seront plus nombreuses à partir de 1972. Pendant quelques années, la Hongrie connaîtra de nouveau un certain durcissement qui se traduira notamment par la révocation partielle des règles favorisant la mobilité de la main-d’œuvre, par des restrictions apportées au commerce privé effectué par les paysans, voire des coopératives, ainsi que par un certain nombre d’épurations et de sanctions parmi les intellectuels. Surtout, les projets visant à reconvertir l’industrie en l’incitant à s’adapter aux marchés extérieurs resteront lettre morte, ce qui aura pour effet de plonger le pays dans une crise économique. Souhaitant garder un niveau de vie confortable et profitant des bonnes dispositions de ses partenaires occidentaux mais cependant incapable d’équilibrer ses échanges extérieurs, la Hongrie se sera endettée à un degré jamais connu (en 1988, le service de la dette a représenté plus de 40 p. 100 des recettes courantes du pays en devises fortes). L’heure de l’austérité ayant sonné, le niveau de vie – qui a cru quasi régulièrement de 1957 jusqu’au début des années 1980 – recommencera à baisser, provoquant un vif mécontentement. Le vent de la réforme et de la conciliation va souffler cependant à nouveau à partir de 1977. Avec la Pologne, la Hongrie sera le seul pays du bloc soviétique à tolérer un minimum de dissidence intellectuelle. De 1977 à 1987, cette tolérance concerne surtout l’expression littéraire autoéditée, mais ne va pas jusqu’à permettre aux opposants de se réunir régulièrement ou de s’organiser légalement. Pendant la crise polonaise de 1980-1981, les autorités hongroises découvrent l’intérêt d’un syndicalisme plus actif tout en cherchant à discréditer l’idée de grève et la confrontation à la polonaise. Les années quatre-vingt seront par-dessus tout marquées par la réhabilitation de la petite entreprise privée: une réforme de portée certes limitée mais qui aura eu le mérite d’avoir considérablement rapproché le style de la vie urbaine de celui de l’Europe occidentale. L’ouverture des frontières ira dans le même sens. Dans cette ambiance caractérisée, d’un côté, par l’occidentalisation de la vie quotidienne et, de l’autre, par l’aggravation de la situation économique, la contestation politique ira bon train, en particulier de la part des intellectuels mêlés aux affaires publiques (économistes, sociologues, historiens, juristes...). L’année 1987 fera basculer la Hongrie dans une crise politique minant l’autorité de celui qui jusque-là personnifiait la continuité du régime. Cette crise se conclura deux ans plus tard par un changement de régime. Bilan du kadarisme La longévité de János Kádár a prêté au régime une apparence de stabilité institutionnelle et de continuité politique. Ni celle-ci ni celle-là n’ont été entièrement fictives dans la mesure où la présence de Kádár – et, plus encore, celle des Soviétiques – a permis au régime communiste, de 1957 à 1988, de se « reproduire » tout en préservant son identité profonde. Si la ligne politique a connu des changements nombreux – ce qui est, après tout, normal –, il y avait une réelle continuité au niveau des objectifs généraux, des méthodes de gouvernement et des manières dont le numéro un du régime exerçait ses arbitrages. Pendant le premier quart de siècle après 1956, le débat politique au sein du Parti communiste hongrois a opposé en premier lieu les pragmatiques et les tenants d’une ligne plus dure, Kádár ayant été lui-même plus proche des premiers que des seconds. L’approche « pragmatique » avait pour but principal de se concilier le peuple en évitant les excès du communisme utopique; au milieu des années soixante, elle a conduit les dirigeants hongrois à mieux respecter les impératifs de l’économie. Mais, avec le vieillissement du régime, le réalisme a cédé le pas à l’immobilisme, tandis que le mécontentement de la société a fait naître, au sein du parti, deux nouvelles tendances: celle des réformistes hardis et celle des « défenseurs de l’ordre ». Le régime devait s’effondrer au moment précis où les « réformistes » étaient sur le point de l’emporter, en 1988-1989. Sur le plan des relations internationales, l’évolution de la Hongrie, postérieure à 1956, n’a posé aucun problème aux Soviétiques. La Hongrie, privée de tout moyen d’action autonome, est devenue un membre exemplaire du pacte de Varsovie: sa minuscule armée a pu être solidement encadrée par le commandement soviétique, et sa diplomatie, pendant longtemps dépourvue de toute ambition spécifique, nationale, agissait en honnête courtier des Soviétiques, tout particulièrement dans les affaires européennes. Membre du C.A.E.M. (ou Comecon), la Hongrie a activement participé à la mise en place, depuis 1959, des organismes de coordination économique du bloc; elle a accepté de se spécialiser là où les plans du C.A.E.M. lui avaient désigné une place. Ce n’est qu’avec la crise pétrolière de 1973 qu’elle a commencé à prendre quelques distances avec le C.A.E.M. Depuis la relance, au début des années quatre-vingt, d’une réforme économique plus radicale, la Hongrie avait d’ailleurs de plus en plus de mal à se conformer aux rigidités des échanges intrabloc, aussi, elle demandait, avec de plus en plus d’insistance, l’assouplissement (la modernisation) des règles qui y prévalaient. Les relations de la Hongrie avec l’Occident se sont améliorées. Dans les années soixante, la Hongrie est progressivement sortie de l’isolement diplomatique où l’avaient plongée les événements de 1956. En 1978, elle entretenait des rapports diplomatiques avec cent cinq pays. La même année, elle avait l’honneur de se voir restituer la couronne de saint Étienne, gardée aux États-Unis depuis 1945; celle-ci lui fut rendue par une délégation américaine dirigée par le secrétaire d’État Cyrus Vance en personne. Dans ses rapports de voisinage, la Hongrie communiste a évidemment privilégié les « pays frères », membres du pacte de Varsovie, sans pour autant s’isoler de la Yougoslavie indépendante et neutraliste ni de l’Autriche, seul voisin à appartenir au monde libre et « capitaliste ». Avec ce dernier pays, particulièrement proche par une longue histoire commune, le régime Kádár a fini par nouer des rapports spéciaux, très détendus, presque confiants alors qu’avec Belgrade les rapports officiels (et même officieux) sont, jusqu’à la fin de l’ère communiste, restés hypothéqués par les séquelles du conflit soviéto-yougoslave des années cinquante. Avec la Tchécoslovaquie, la Hongrie communiste a entretenu des relations correctes – sans plus –, qui devaient toutefois se détériorer dans les années quatre-vingt à la suite d’un différend écologique. Avec la Roumanie communiste, complice très active de Moscou dans l’opération visant à surmonter les conséquences de la rébellion de 1956, les rapports du régime Kádár ont été excellents au début pour se compliquer à la suite des frictions opposant depuis les années soixante Bucarest à Moscou. Un autre facteur a pesé aussi sur l’amitié officielle entre les deux régimes: la présence en Roumanie d’une minorité hongroise forte de 2 millions d’âmes au sort de laquelle l’opinion hongroise continuait de s’intéresser en dépit d’une propagande officielle cherchant à faire croire que tout allait au mieux grâce au socialisme se construisant de part et d’autre de la frontière. Prêchant le réalisme, le régime Kádár a fini par se discréditer en raison de son indifférence pour les communautés hongroises vivant sous la juridiction des « pays frères ». Ses gestes tardifs visant à prouver sa solidarité ethnique ont semé la discorde avec la Roumanie de Ceau?escu sans pour autant se concilier l’opinion domestique. D’une manière générale, János Kádár et son régime ont mieux réussi que leurs homologues est-européens à pacifier la société et à lui donner le sentiment d’une certaine normalité tout en l’intégrant aux rouages du pouvoir communiste omniprésent. Du fait de l’amélioration sensible – spectaculaire à la campagne – des conditions de vie, l’époque Kádár a laissé un bon souvenir que les premières années du postcommunisme ne sont pas près d’effacer. La vie des Églises Le retour à la paix civile a concerné aussi la vie de Églises. Pendant plus de deux décennies, la situation du cardinal József Mindszenty, emprisonné de 1949 à 1956, et réfugié par la suite à l’ambassade des États-Unis à Budapest, a empêché toute normalisation des rapports entre l’Église catholique et les autorités communistes de Hongrie, quelle que fût d’ailleurs depuis le début des années soixante l’envie de ces dernières d’y arriver. Petit à petit, la plupart des diocèses de Hongrie ont perdu leur titulaire. Pour remédier à cette anomalie, des initiatives ont été prises de part et d’autre et, en 1964, un premier protocole fut signé entre le gouvernement hongrois et le Saint-Siège. Toutefois, ce n’est que cinq ans plus tard, en 1969, que le pape Paul VI a pu procéder aux premières nominations d’évêques depuis 1948 (une dizaine de postes vacants furent pourvus à cette occasion). Trois ans plus tard, après y avoir opposé un refus catégorique, le cardinal Mindszenty finit par accepter de quitter son refuge pour s’établir en Autriche après s’être rendu à Rome. En 1974, il s’est vu enlever son titre d’archevêque d’Esztergom ainsi que sa dignité de primat de Hongrie. Le dernier obstacle formel à la « normalisation » étant ainsi écarté, le pape Paul VI a procédé en février 1976, avec l’approbation des autorités hongroises, à la nomination d’un nouveau titulaire de l’archidiocèse d’Esztergom en la personne de Mgr László Lekai. Avec deux autres nominations intervenues au même moment, la conférence épiscopale de Hongrie est ainsi redevenue complète pour la première fois depuis la fin de la guerre. Mais il était entendu, conformément au protocole de 1964, que les nominations seraient désormais effectuées avec l’accord explicite du gouvernement hongrois. (Depuis 1948, ce fut là un point litigieux entre l’État hongrois et l’Église romaine.) Était-ce la « normalisation » des rapports de l’État avec les Églises ainsi que le proclamaient de part et d’autre les protagonistes (rappelons qu’un petit tiers de la population hongroise se réclame du protestantisme)? Oui et non. Oui, dans la mesure où la période des persécutions massives a pris fin. Non, dans la mesure où l’État communiste n’avait pas renoncé à son projet d’intervenir dans la vie des Églises en les contrôlant, intimidant et – quand les intéressés s’y prêtaient – noyautant. De toute façon, les Églises n’ont pas retrouvé le droit de se manifester en dehors des lieux de culte, par exemple en organisant des activités sociales et culturelles dans le cadre de la paroisse: en violation des accords, elles ont notamment été empêchées de délivrer, en marge de l’école, un enseignement religieux normal. Un office d’État puissant et secret régnait sur les Églises dont il tenait les fichiers et supervisait toutes les promotions intérieures (il devait être dissous en 1989 seulement). En somme, la vie religieuse était loin d’être libre et autonome; bien au contraire, elle continuait d’être proscrite dans son principe. En Hongrie « kadarienne », quiconque se préparait à un poste de responsabilité autre que technique avait intérêt à ne pas afficher de convictions religieuses. Conjointement avec les progrès de l’urbanisation et la propagation de l’athéisme, la marginalisation des Églises n’a pas manqué d’avoir des effets sur la vie religieuse du pays. Selon des enquêtes sociologiques menées à partir du milieu des années soixante, une proportion croissante de Hongrois (une nette majorité vers le milieu des années quatre-vingt, en particulier chez les protestants) s’est déclarée indifférente à la religion. Il semblerait toutefois que, vers la fin des années quatre-vingt, la tendance se soit renversée; cela se traduisait notamment par l’essor des sectes. L’Église catholique quant à elle a vu naître en son sein des « communautés de base » cherchant à pratiquer la foi en dehors des contrôles de la hiérarchie officielle. Au cours de la décennie de 1980, une évolution lente mais significative s’est produite dans les rapports de l’État avec les Églises et aussi dans le comportement des hiérarchies des Églises chrétiennes. Sous la pression des fidèles, celles-ci sont devenues plus exigeantes face à l’État communiste qui s’est fait, quant à lui, plus conciliant à l’égard du fait religieux. À la faveur de cette tendance, l’Église catholique a pu reconstituer des couvents, et les Églises protestantes, récupérer quelques-unes de leurs écoles confisquées en 1948. Le changement à la tête de l’Église catholique (en 1986, Mgr Lekai, décédé, fut remplacé par Mgr László Paskai) a favorisé les évolutions en cours sans toutefois introduire une rupture dans la nature des rapports entre l’Église et l’État. Il a fallu attendre l’année 1989, c’est-à-dire la chute du communisme, pour que ces rapports soient redéfinis d’une façon radicalement autre. 4. Les mutations de l’année 1989 et l’ère postcommuniste Dans la chaîne des révolutions est-européennes de 1989, la Hongrie fut, après la Pologne, le deuxième maillon. À quel moment exact a-t-elle franchi « le cap »? Quand a-t-elle cessé d’être un pays de type soviétique? Impossible de répondre avec précision. Car, pour la Hongrie, le passage à la démocratie s’est effectué à la faveur d’une évolution sans éclats, au moyen de petites étapes dont chacune n’a apporté que des compléments aux innovations précédemment acquises. Aux origines de cette évolution, deux séries d’événements (pour autant qu’on se limite au paysage national en laissant de côté une troisième série non moins décisive: celle des changements survenus à Moscou sous l’impulsion de Mikhaïl Gorbatchev). La première série remonte aux années soixante-dix, elle est liée au réveil de la société hongroise. L’autre série concerne les structures mêmes du pouvoir communiste, elle se présente comme une crise multiple (de gestion économique, de succession politique et de légitimité idéologique) que le régime ne parvenait plus à surmonter. L’année 1989, marquée par une conjonction d’événements externes, les uns plus favorables que les autres, permit alors à la société hongroise de résoudre la crise du régime communiste en mettant fin à celui-ci. Le réveil de la société hongroise Après une longue léthargie due à la défaite de 1956, c’est au cours des années soixante-dix que la société hongroise en est venue à se réactiver. En 1968, seule une poignée d’intellectuels osa élever la voix contre l’invasion de la Tchécoslovaquie voisine. Mais quelques années plus tard, encouragée sans doute par une relative tolérance des autorités, la création intellectuelle a pris ses distances avec l’idéologie officielle. Dans la production littéraire et artistique comme dans les publications touchant à l’histoire ou aux sciences sociales, le choix des thèmes devenait plus libre de même que la manière dont on les traitait: le parler marxiste-léniniste a perdu son monopole (tout en restant prédominant). Les décennies qui séparent 1968 de la crise finale n’ont, certes, pas été exemptes de répressions ni d’intimidations envers les rebelles mais après 1975, année où une tentative maladroite a été faite pour instituer le procès d’un livre-reportage critique sur la condition ouvrière (Salaire aux pièces, de Miklos Haraszti), aucun intellectuel n’a été mis en prison. C’est d’autant plus remarquable que la décennie et demie suivante a vu naître en Hongrie – à Budapest surtout – le samizdat organisé et de plus en plus « politique ». Le public de cette nouvelle littérature oppositionnelle était, certes, restreint, de même que le nombre encore plus limité de ceux qui risquaient leur emploi pour y participer activement (celui qui publiait dans le samizdat – ou qui signait une pétition – perdait vite son poste d’enseignant, de journaliste ou de chercheur); le petit monde du samizdat n’en a pas moins apporté une révolution: la fin du contrôle absolu exercé par le pouvoir sur l’opinion publique. Loin de la capitale, un autre segment de la société hongroise commençait à donner des signes d’impatience: celui des patriotes frustrés. Dans les années soixante, en effet, le rétablissement de la liberté de circulation entre les États communistes avait permis à des centaines de milliers de Hongrois de découvrir leurs parents ethniques – souvent leurs parents au sens littéral – vivant au-delà des frontières, sous administration roumaine, yougoslave ou tchécoslovaque. (L’U.R.S.S. elle-même, où vivaient pourtant d’autres Hongrois détachés de la mère patrie en 1919, puis en 1944, est restée fermée jusqu’à la fin.) Ces retrouvailles, que les autorités roumaines ont tout fait pour rendre pénibles, ont fait naître du côté hongrois des sentiments d’identité blessée et de nostalgie, début d’un éveil nationaliste. C’est là que le courant national-populiste, groupé autour de l’illustre Gyula Illyés, poète et tribun, a trouvé son public naturel en développant un discours qui, littéraire et symbolique au départ, a pris des couleurs de plus en plus sociales et politiques. Vers le milieu des années quatre-vingt, dans le commun refus du communisme déclinant, un rapprochement se dessine entre les deux milieux: « démocrates » (formés par le samizdat) et « nationaux » (issus des mouvements de solidarité ethnique avec les minorités hongroises au-delà des frontières). Mais la mouvance nationale-populiste rencontre aussi un écho du côté du parti dirigeant qui, précisément en ces années, se trouve confronté à une crise d’insuccès politique et économique. Cette crise a en effet réactivé au sein du parti dirigeant le P.S.O.H. (Parti socialiste ouvrier hongrois) les éléments mécontents dont les uns (Rezsö Nyers) préconisaient des réformes économiques hardies, les autres (Mátyás Szürös) s’opposaient à la tiédeur nationale de la ligne officielle, la contestation la plus générale venant d’un autre ami des « populistes » (Imre Pozsgay), considéré pendant un moment comme « le Gorbatchev hongrois ». Dès 1987, la crise du système – et d’abord, de la situation économique du pays – est devenue si aiguë qu’en juillet János Kádár dut se résigner à partager son pouvoir en nommant un nouveau chef de gouvernement en la personne du dynamique et ambitieux Károly Grósz. Mais les mécontents n’ont pas désarmé et, au début de 1988, le désarroi est devenu tel que la direction du P.S.O.H. s’est vue contrainte d’annoncer un « nouveau départ » en convoquant une « conférence extraordinaire » du parti. Réunie en mai 1988, et dotée des attributs d’un « congrès », cette conférence s’est débarrassée de János Kádár (en le reléguant à un rôle purement honorifique) et a renouvelé de fond en comble les organes dirigeants du parti. Élu secrétaire général à la place de Kádár, le conservateur prudent Károly Grósz dut faire place dans le bureau politique comme dans le gouvernement aux réformateurs Rezsö Nyers et Imre Pozsgay. La nouvelle équipe s’est prononcée en faveur d’une réforme « radicale » tant en matière économique que pour les méthodes d’exercice du pouvoir. Elle a reconnu que la méthode léniniste était à revoir et que le temps était mûr pour « un pluralisme socialiste ». Le pays comprit qu’on allait vers des mutations majeures. La transition vers la démocratie Déjà, la fin de l’année 1988 connaîtra un infléchissement de la pratique législative (élargissement du rôle du Parlement) en dépit des tentatives du pouvoir visant à imposer des limites au débat public. Profitant des hésitations des différentes instances gouvernementales, la presse commence à s’émanciper et des mouvements indépendants entrent en scène. Avec la complicité du ministre de la Justice, un communiste libéral, la séparation de l’État et du « parti », une loi fort généreuse sur le droit d’association et même le multipartisme vont être arrachés par l’opinion publique ou, plus exactement, lui être offerts en cadeau. L’idée d’une économie mixte est substituée au socialisme étatique, et le gouvernement accepte en principe que de vastes secteurs de l’industrie soient privatisés avec ou sans participation étrangère. Le 23 novembre, le chef du parti, Grósz, cède son poste de Premier ministre au jeune économiste Miklós Németh qui, tout en venant du sérail, va bientôt s’en détacher ostensiblement. Une deuxième étape commence en mars 1989, durant laquelle les deux principaux courants de l’opposition (le Forum démocratique, de tendance nationale-populiste, et l’Alliance des démocrates libres, de tendance sociale-libérale) se transforment en partis et où les mouvements d’opposition, une petite dizaine au total, se liguent sous la forme d’une conférence permanente appelée Table ronde de l’opposition. Ces mouvements, qui jusque-là avaient affronté le pouvoir en ordre dispersé, vont désormais agir de façon concertée. En avril 1989, un dialogue s’établit entre l’opposition et le pouvoir sous la forme de commissions (dites « triangulaires » mais en réalité paritaires) dans lesquelles vont être négociées les dispositions légales nécessaires à la transition, dont une loi électorale instituant le pluripartisme et la refonte totale de la Constitution. Dans un premier temps, le pouvoir refuse de concéder l’essentiel et voudrait limiter les changements pour les maintenir dans le cadre d’un « socialisme démocratisé ». Surviennent alors quelques événements dans le pays et au-delà des frontières, qui minent la résistance d’un pouvoir déjà fortement divisé. Ce sont: l’impact symbolique des obsèques solennelles des martyrs de 1956 (16 juin); cinq ou six élections partielles, toutes perdues par les candidats du pouvoir (juill. 1989); enfin, en Pologne, la défaite électorale du Parti communiste permettant à l’opposition d’arriver au gouvernement (juin-septembre). Sous l’effet de ces avertissements et du désarroi provoqué par la réhabilitation de 1956 (le 16 juin a été vécu par le pays comme l’enterrement du communisme), le pouvoir décide de lâcher du lest dans la négociation avec l’opposition. Au terme de laborieuses tractations, un accord est signé en septembre qui porte sur les principes et les institutions d’une nouvelle république non socialiste dans laquelle le P.C. sera dépouillé de tous ses privilèges pour n’être qu’un parti politique parmi d’autres. C’est aussi la fin dramatique de l’unité des oppositions: les démocrates libres du SzDSz (Szabad Demokratàk Szövetsége) suivis notamment par les jeunes démocrates (FiDeSz) refusent de signer l’accord auquel ils reprochent de laisser intactes la puissance organisationnelle et la force paramilitaire du P.C. et, surtout, d’avoir concédé une première élection présidentielle au suffrage universel qui pourrait porter à la victoire le ministre Imre Pozsgay, chef de file des communistes réformateurs et unique candidat largement connu. Se voyant accusé de complicité avec le pouvoir, le Forum démocratique rompt avec les démocrates libres qu’il va désormais traiter en adversaires. Une troisième et dernière étape de la transition politique débute avec la rentrée parlementaire de l’automne de 1989, elle ira jusqu’aux élections législatives de mars-avril 1990. C’est l’heure du Premier ministre Miklós Németh qui, non sans adresse, réussit à faire adopter par le Parlement sortant – une assemblée élue en 1985 sous le règne du parti unique – toutes les lois fondamentales élaborées autour de la table de négociation entre pouvoir et opposition. Si modifications il y a, elles vont plutôt dans le sens des « radicaux ». C’est ainsi que les milices ouvrières seront abolies et les cellules du P.C. interdites sur les lieux de travail. (Cette dernière mesure contredit la volonté du bureau politique du P.C. dont Németh est pourtant membre.) La nouvelle République – non « populaire » mais démocratique à l’occidentale – est proclamée le 23 octobre 1989, trente-troisième anniversaire, jour pour jour, du soulèvement populaire de 1956. Comme prévu, Imre Pozsgay brigue la présidence mais, ô surprise! cette première élection au suffrage universel n’aura pas lieu. C’est que les démocrates libres, toujours épaulés par leurs jeunes alliés, ont demandé un référendum populaire sur ce sujet ainsi que sur quelques autres restés en suspens dans l’accord de septembre. Leur pétition, qui propose notamment que l’élection présidentielle soit reportée à une date postérieure aux législatives, recueille suffisamment de signatures pour que les autorités soient tenues de consulter le peuple par référendum. Le 26 novembre, une majorité d’électeurs se range du côté des pétitionnaires (encore que cette majorité soit des plus faibles en ce qui concerne le report de l’élection présidentielle). Les chances du candidat Pozsgay sont compromises, mais le Forum démocratique lui-même se trouve en mauvaise posture dès lors qu’il a préconisé l’abstention. Cependant, la plus grande surprise de cette fin d’année est la disparition du Parti communiste. Au début de l’automne, ses dirigeants voulaient faire un pas de plus sur la voie de la rupture avec le léninisme; ils ont donc convoqué un Congrès extraordinaire dont les délégués, d’abord très divisés, ont fini par se décider pour la création d’un nouveau parti appelé Parti socialiste hongrois (P.S.H.). Ce nouveau parti s’est donné pour dirigeants la crème des anciens réformateurs et se déclare non communiste. Exit Grósz et, avec lui, toute la bande des fidèles de Kádár qui vont bientôt reconstituer l’ancien parti sous son sigle « ouvrier »: P.S.O.H. (le parti des communistes hongrois s’était appelé Parti communiste hongrois de 1944 à 1948; Parti des travailleurs hongrois de 1948 à 1956; enfin, Parti socialiste ouvrier hongrois [P.S.O.H.] à partir de novembre 1956). Mais, à la stupéfaction générale, le P.S.H. n’attire que quelques dizaines de milliers d’adhérents sur les sept cent mille dont le P.S.O.H. disposait encore avant le Congrès extraordinaire d’octobre 1989. La débandade est telle que même les ministres du gouvernement en exercice – pratiquement tous des anciens du Parti communiste, c’est-à-dire du P.S.O.H. – hésitent à se déclarer membres du nouveau parti. C’est donc vraiment la fin d’un monde, celui du « parti dirigeant », c’est-à-dire d’un pouvoir omniprésent et intégral se situant en amont des lois, au-dessus du commun des mortels... Le Premier ministre, qui comprend que le néant du P.C. lui retire sa légitimité, résout son problème en se prévalant de la confiance du Parlement. Certes, nul n’est dupe de cet artifice (les élus faits députés par l’ancien régime sont-ils encore « légitimes »?), mais si grande est la volonté de sortir du communisme pacifiquement et en toute légalité que le gouvernement reste toléré, voire obéi jusqu’à la fin. Les élections de 1990 et la formation d’un nouveau gouvernement Dans l’euphorie de la liberté retrouvée, des dizaines de « partis » politiques ont vu le jour, faisant craindre une surabondance pour les élections fixées finalement – afin de laisser à tous ces nouveaux venus le temps de s’organiser – pour le début du printemps de 1990. La loi électorale, négociée durant l’été de 1989 et approuvée par le Parlement sortant, a permis d’éviter cette pléthore qui aurait entraîné l’impossibilité de gouverner. Grâce aux conditions posées par la loi aux candidatures, douze mouvements politiques seulement sont parvenus à constituer des listes nationales – et quelques rares autres, des listes départementales – admises au scrutin proportionnel, les indépendants pouvant toutefois concurrencer les candidats des partis dans les cent soixante-seize circonscriptions uninominales où le vote comportait (pouvait comporter) deux tours à la française. En fin de compte, les six plus grands partis ont récolté non seulement les deux cent dix sièges répartis à la proportionnelle – dont quatre-vingt-dix à l’échelle nationale et le reste dans les départements –, mais aussi la grande majorité des sièges individuels (165 sur 176). Les élections législatives ont eu lieu le 25 mars et le 8 avril 1990. La participation a été relativement faible dès le premier tour (65 p. 100 seulement des inscrits se sont rendus aux urnes) et plus encore au second tour qui, faute de vainqueur au premier, a été nécessaire dans cent soixante et onze circonscriptions sur cent soixante-seize. Sur les douze partis nationalement présents, six seulement ont passé la barre des 4 p. 100, minimum requis pour accéder à la répartition proportionnelle des sièges. Les six partis éliminés comprenaient notamment le P.S.O.H. maintenu (3,7 p. 100) et le Parti social-démocrate (3,6 p. 100), un vieux parti historique n’ayant pas réussi à se renouveler. Les six vainqueurs émergeant du premier tour se trouvaient placés devant l’obligation de se coaliser pour le second tour. Deux coalitions ont alors vu le jour: celle des partis nationaux et chrétiens-démocrates et celle des mouvements modernistes-libéraux, la première regroupant autour du Forum démocratique (M.D.F.) un parti agrarien et un parti catholique (le P.P.P. et le K.D.N.P.), la seconde réunissant l’Alliance des démocrates libres (SzDSz) et celle des jeunes démocrates (FiDeSz). Seul, l’héritier de l’ex-P.C., le Parti socialiste (P.S.H.), ne pouvait compter sur aucun allié. Aux yeux de l’opinion, il symbolisait le passé plutôt que la volonté réformatrice. Dans les deux autres groupements, le Forum se présentait comme « la force tranquille » (slogan emprunté à la France) du changement dans la modération, le SzDSz comme l’avant-garde résolue d’un changement radical. Le fait que, selon les critères européens, ce dernier puisse être classé au « centre gauche » alors que ses compétiteurs nationaux-chrétiens se situent au « centre droit » a laissé l’opinion plutôt indifférente. Tous les partis avaient lutté pour gagner les faveurs du « petit peuple » mais, d’une manière générale, celui-ci est resté le grand absent de ces élections qui passionnaient en revanche les « élites » du pays, et surtout les gens diplômés. Le M.D.F. apparaît donc comme le grand vainqueur des premières élections générales de la Hongrie démocratique; avec ses deux alliés (P.P.P. et K.D.N.P.), il a acquis 59 p. 100 des sièges au Parlement, 29 p. 100 des mandats revenant aux libéraux-modernistes (SzDSz et FiDeSz) et |